Une stratégie prioritaire pour le Canada dans le contexte de la « guerre froide 2.0 »

Le Canada se trouve confronté à des menaces accrues et il est impératif d’agir sans délai afin de renforcer sa sécurité nationale

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1 April, 2024
Des soldats du 5e Régiment d'artillerie légère du Canada s'engagent dans une mission de tirs en maniant avec dextérité un obusier M777 de calibre 155 mm. Les événements de la guerre en Ukraine ont clairement souligné l'impératif de maintenir une présence robuste de l'artillerie sur le théâtre des opérations militaires. Image : Caporal Marc-André Leclerc, Service de l'imagerie de Valcartier.
George S. Takach
By: George S. Takach
Expert en technologie et en droit

Dans mon livre récemment publié intitulé La guerre froide 2.0 : L’intelligence artificielle au cœur du nouveau conflit entre la Russie, la Chine et l’Amérique, j’explore la manière dont les principales autocraties mondiales (en particulier la Chine et la Russie, mais également avec un soutien croissant de l’Iran et de la Corée du Nord) ont précipité les démocraties dans une nouvelle ère de guerre froide.

La principale faille de l’actuelle guerre froide réside dans le refus des régimes autoritaires de respecter l’ordre international établi, comme en témoignent la guerre agressive et injustifiée menée par la Russie contre l’Ukraine, ainsi que les pratiques expansionnistes de la Chine dans la zone grise de la mer de Chine méridionale et envers Taïwan.

Cette situation mondiale place le Canada – membre du G7, dixième puissance économique mondiale et membre traditionnel de l’OTAN et du NORAD – face à des enjeux de sécurité nationale complexes et évolutifs. Quelles sont les priorités auxquelles le Canada devrait accorder une attention particulière afin de renforcer sa sécurité nationale au cours des prochaines années ?

En premier lieu, il est impératif de souligner que la sauvegarde de l’intégrité de la défense nationale du Canada demeure une préoccupation primordiale et incontestée. À la suite de la victoire des démocraties dans ce que je qualifie à présent de « première guerre froide », de nombreuses nations ont pu bénéficier des « dividendes de la paix ». Cela a entraîné une tendance à la baisse des dépenses militaires ainsi que des effectifs, entraînant un déclin de leur infrastructure militaro-industrielle. Pendant près de trois décennies, ces dividendes ont permis aux gouvernements de réaffecter leurs ressources vers des domaines tels que la santé, l’éducation et les pensions pour les personnes âgées (déplaçant ainsi l’attention des priorités sans lien direct avec la sécurité nationale).

Ces dividendes de la paix n’existent plus. Il faut que le Canada renforce d’urgence ses dépenses en faveur de la sécurité nationale. Tout comme une politique d’assurance, il est préférable de ne pas être surassuré, mais certainement pas sous-assuré non plus, alors que le Canada est loin du niveau d’assurance dont il a besoin en termes de sécurité nationale.

Il y a dix ans de cela, au moment où la Russie a injustement envahi l’Ukraine et annexé la Crimée de manière illégale, un consensus s’est forgé au sein de l’OTAN, établissant que chaque pays devrait allouer au moins 2 % de son PIB aux dépenses de défense. Le Canada n’a jamais atteint cet objectif, stagnant actuellement à environ 1,4 % à Ottawa. Il est crucial de mettre un terme à cette sous-investissement chronique dans notre sécurité nationale. Cela implique une augmentation d’environ 20 milliards de dollars par an dans le budget fédéral de la défense, uniquement pour parvenir à cette cible de 2 %. En réaction à l’invasion flagrante de l’Ukraine orchestrée par le président russe Vladimir Poutine, le gouvernement polonais plaide pour que chaque pays de l’OTAN consacre 3 % de son PIB à ses dépenses de défense. Souvent, la position adoptée sur une question dépend de la perspective géographique – la Pologne se trouvant juste à côté de l’Ukraine !

Il est clair que la problématique dépasse le simple aspect financier – pour englober également une pénurie de personnel. Les hauts responsables des Forces armées canadiennes signalent un déficit de 15 000 individus par rapport à l’objectif annuel de recrutement, une lacune significative étant donné que les effectifs des Forces armées canadiennes se chiffrent à environ 68 000 membres en service actif. Il est impératif d’allouer une partie des fonds supplémentaires destinés à la défense à une augmentation des salaires des militaires, hommes et femmes, afin de permettre aux Forces armées canadiennes d’attirer davantage de jeunes membres de notre société et de fidéliser ceux qui portent déjà l’uniforme.

Néanmoins, le défi va bien au-delà de considérations purement financières. En effet, en 2022, le gouvernement canadien a initié une mesure permettant aux résidents permanents du pays de s’enrôler dans les Forces armées canadiennes pour remédier à la pénurie de personnel. Près de 22 000 individus ont présenté leur candidature, mais après une année, seulement 77 d’entre eux (représentant environ 1 %) ont obtenu l’approbation, les autres étant toujours en attente de leur habilitation de sécurité. Cette situation a entraîné la frustration de quelque 15 000 candidats.

Quelle opportunité ratée.

Le processus de sécurisation des autorisations doit clairement être réexaminé et renforcé en recourant à de nouvelles technologies telles que l’intelligence artificielle – afin de garantir qu’il ne dépasse pas six mois, sauf dans quelques cas exceptionnels.

Un nombre substantiel de ces nouvelles recrues nécessitent également des compétences numériques qui font cruellement défaut au sein de la CAF. La numérisation de la CAF représentera un défi majeur dans les années à venir. Cependant, il est manifeste que cette entreprise ne saurait être déléguée à une tierce entité, encore moins à l’armée américaine (au nom de l’ « interopérabilité »). Il incombe à la CAF d’accomplir cette tâche critique en faisant largement appel à son propre personnel. Toute autre démarche entraînerait une diminution significative de notre potentiel militaire, mettant ainsi en péril la sécurité nationale du Canada.

Si le Canada venait à bénéficier d’un surplus budgétaire annuel de 20 milliards de dollars à allouer à ses dépenses militaires, il serait impératif de considérer sérieusement son accession à l’AUKUS, une coalition de premier plan dans le domaine de la technologie militaire, regroupant l’Australie, le Royaume-Uni et les États-Unis. À l’horizon, les membres de l’AUKUS ont pour ambition de mettre en commun leurs meilleurs experts en vue de concevoir des sous-marins à propulsion nucléaire et des armements sophistiqués, qui intégreraient de manière cohérente les avancées en matière d’intelligence artificielle et d’informatique quantique.

L’adhésion à l’AUKUS impliquerait un investissement substantiel : estimé entre 5 et 7 milliards de dollars par an sur une période de 30 ans. Bien que cette somme soit considérable, il est important de souligner que le Canada possède le littoral le plus vaste au monde, (de loin) et doit faire face à la présence de sous-marins russes et chinois à propulsion nucléaire déjà actifs dans l’Arctique. En vérité, la décision s’impose d’elle-même : pour protéger efficacement sa souveraineté, le Canada doit se joindre à l’AUKUS. Rien de plus.

Certains avancent qu’il est impératif de débuter en réorganisant nos priorités, en particulier en modernisant le NORAD. Bien que cette démarche soit indubitablement cruciale, nos forces armées doivent être en capacité de concilier plusieurs missions simultanées : mener à bien la numérisation, moderniser le NORAD, conclure tous les autres achats majeurs et s’investir pleinement dans le cadre d’AUKUS.

Il est impératif que la CAF mette en place un programme complet dédié aux drones. Le conflit en Ukraine a clairement mis en lumière l’importance vitale de ces dispositifs, aussi bien dans les opérations aériennes que maritimes, voire sous-marines. Autrement dit, il est fort probable que nous ayons assisté à l’avènement du dernier pilote de chasse, et il est plausible que le F-35 soit le dernier avion de chasse acquis par notre armée de l’air.

Dans un avenir proche, les drones sans pilote sont sur le point de révolutionner les opérations militaires en assumant 90 % des missions actuellement confiées aux chasseurs à réaction, et ce, à un coût nettement inférieur. Cette évolution significative a incité les États-Unis à lancer leur ambitieux programme  « Réplicateur », visant à développer et déployer rapidement des milliers de drones d’attaque de pointe pour contrer l’ascension en puissance de l’armée chinoise. De même, les autorités britanniques ont récemment dévoilé un nouveau programme de drones d’une valeur estimée à environ 25 milliards de dollars.

Concernant le Canada, il revêt une importance capitale d’établir une collaboration avec ses alliés et partenaires (à savoir la Corée du Sud, les Pays-Bas et le Danemark) en vue de coopérer sur la conception, le développement et la production annuelle de plusieurs centaines de milliers de drones. Le Canada ne peut se dispenser de cette démarche qu’à condition d’assumer un rôle de premier plan dans le domaine de la défense nationale.

Dans les années à venir, il est indéniable que les drones joueront un rôle de plus en plus prépondérant dans les opérations de guerre. Cependant, les récents événements en Ukraine ont également mis en évidence l’importance cruciale de l’artillerie. La doctrine militaire russe demeure en faveur de l’utilisation de l’artillerie conventionnelle, mettant ainsi en évidence la nécessité pour le Canada de disposer d’un stock adéquat d’obus d’artillerie, notamment l’obus de 155 mm destiné à l’obusier M-777.

Évoquant une profonde inquiétude, il est à redouter que le Canada ne puisse véritablement rivaliser dans cette dynamique d’artillerie ; envisageant un scénario où les Forces armées canadiennes seraient confrontées à la Russie et consommeraient leurs obus de 155 mm à un rythme similaire à celui des forces armées ukrainiennes, les réserves de munitions s’épuiseraient en l’espace de quelques jours seulement. Cette réalité alarmante est exacerbée par la révélation, intervenue en octobre 2023, de l’absence totale de production supplémentaire d’obus d’artillerie pour les Forces armées canadiennes entre cette date et l’invasion complète de l’Ukraine, survenue près de 20 mois auparavant. Il est manifeste que les défis auxquels nous faisons face ne se résument pas uniquement à des questions de financement – un leadership solide et une gestion efficiente s’avèrent tout aussi cruciaux pour lancer les projets prioritaires et concrétiser des avancées tangibles au sein de l’armée canadienne.

Cela m’amène à poser ma dernière question, sans doute la plus critique : Les Canadiens ont-ils l’intention de contribuer activement à leur propre défense, ou bien la stratégie se limite-t-elle à suivre simplement les directives des États-Unis ?

Il importe de reconnaître pleinement le caractère interdépendant de cette décision : en cette année électorale aux États-Unis, l’ancien président Donald Trump a formulé des avertissements clairs, en cas de victoire en novembre, à l’encontre des alliés qui ne contribueraient pas équitablement aux dépenses de défense, les prévenant des conséquences de leur non-engagement en termes de protection. Si le Canada venait à renoncer à ce bénéfice de sécurité sans frais, cela représenterait un défi de taille pour la CAF – et les Canadiens pourraient bientôt être confrontés à un sérieux impact économique lorsqu’ils prendront pleinement conscience des coûts associés à une politique de défense indépendante.

Il revêt une importance cruciale que le Premier ministre Justin Trudeau reconnaisse (et communique aux Canadiens) que la sécurité nationale constitue une priorité fondamentale “non négociable” devant prévaloir sur toute autre considération gouvernementale. Un simple constat de la situation en Ukraine illustre cette vérité : une sécurité précaire compromet l’ensemble des initiatives et des objectifs, qu’ils relèvent du domaine public ou privé.

La sélection du titre « La guerre froide 2.0 » a été motivée par le désir que les hommes politiques ne se contentent pas de simplement expliquer aux citoyens, mais également de les sensibiliser à l’impérieuse nécessité d’une défense nationale robuste pour le Canada. Toutefois, cette réalité ne suscite que peu de satisfaction. En 2023, les démocraties ont consenti ensemble une augmentation de leurs dépenses militaires de 800 milliards de dollars en réaction aux actes agressifs perpétrés par la Russie et la Chine. Cet élan représente le tribut de la Guerre froide 2.0. Ces ressources auraient pu être allouées aux domaines des soins de santé, de l’éducation ou des pensions pour les personnes âgées, mais ont plutôt été engagées dans les impératifs de défense. Toutefois, face aux visées expansionnistes des autocraties, qui emploient des tactiques illégales, coercitives et violentes pour accroître leur influence à l’échelle mondiale, les démocraties – incluant le Canada, sont tenues de réagir de manière appropriée à cette menace. Il est primordial que chaque matin, le dirigeant chinois Xi Jinping se lève en se disant : « Non, aujourd’hui, ce n’est pas le bon jour pour envahir Taïwan. »

Note de l’éditeur : L’article original a été publié par l’Institut Macdonald-Laurier. Nous le présentons ici avec leur autorisation ainsi que celle de l’auteur.

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