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Sur le chemin de la reconstruction de Mohamedou Ould Slahi

Cinq ans après sa libération de l’infâme prison de Guantanamo, le Mauritanien de 50 ans retrouve doucement ses repères en espérant toujours connaître la vérité et le présumé rôle joué par le gouvernement canadien dans son emprisonnement.

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15 octobre, 2021
Mohamedou Ould Slahi en Mauritanie. Photo: Mélanie Loisel

Le temps était plutôt frais en ce matin de février aux portes du désert du Sahara en Mauritanie. La nuit, les températures chutent de façon draconienne dans ce vaste décor rude et sablonneux. Le froid nous transperce le corps, nous gèle le bout des doigts et nous force à s’abriter sous la grande tente, la Khaïma, confectionnée en poil de chameau par les femmes du village. Une technique traditionnelle en voie de disparition, mais qui a fait ses preuves depuis des siècles.

À l’entrée du village d’Ividjaren, Mohamedou Ould Slahi buvait un thé chaud bien sucré avec l’un de ses amis. Autour du feu, il discutait paisiblement des aléas de la vie quotidienne. Personne n’aurait pu deviner que ce grand gaillard au crâne dégarni, emmitouflé dans son boubou bleu, est l’un des rescapés de la controversée prison de Guantanamo où il a été torturé et traité comme le pire des parias pendant quatorze années de sa vie.

« Tu es Canadienne ? Allez, viens t’asseoir avec nous », me lance-t-il, tout sourire, fier de me parler en français

Arrivée la veille d’une longue traversée du désert de quelques jours avec un ami mauritanien restaurateur à Montréal, rien ne présageait cette rencontre qui me bouleversera profondément. Dans ce village perdu à 120 kilomètres de la capitale Nouakchott, c’est par un pur hasard que Mohamedou s’y trouvait ce jour-là, bien qu’il connaissait mon ami. En 1999, il a vécu quelques mois au Québec après avoir obtenu sa résidence permanente. C’est d’ailleurs à ce moment-là où sa vie a complètement basculé.

À l’époque, les autorités américaines et canadiennes étaient sur le qui-vive après l’arrestation d’Ahmed Ressam qui s’apprêtait à commettre un attentat à la bombe à l’aéroport de Los Angeles. Ressam avait séjourné quelques semaines à Montréal, fréquenté la même mosquée que Mohamedou, puis traversé la frontière canadienne à partir de la Colombie-Britannique. Lors de l’enquête, des documents ont été saisis dans lesquels il était indiqué que Mohamedou serait un haut responsable de l’organisation terroriste Al-Qaïda.

En 1999, les services canadiens l’ont alors longuement interrogé sur ses liens présumés avec Ressam. Malgré ses démentis, Mohamedou est demeuré une « menace » aux yeux des autorités. Il faut dire que rien ne jouait en sa faveur. Les dernières années, les services secrets américains s’intéressaient déjà à lui. D’abord, il avait fait un premier camp d’entraînement d’Al-Qaïda de deux mois en Afghanistan en 1991, et un second de deux mois en 1992.

« J’ai quitté l’organisation par la suite, je n’ai plus eu de contacts avec Al-Qaïda. Ce n’était pas ce que je pensais. À l’époque, j’étais jeune, j’étais parti là-bas très naïvement pour combattre, je croyais, le communisme », affirme trente ans plus tard Mohamedou.

 Or, à la fin des années 1990, alors qu’il poursuivait ses études en Allemagne, Mohamedou a reçu un appel de son cousin qui s’était servi du téléphone d’Oussama ben Laden, le chef du réseau terroriste Al-Qaïda et le cerveau des attentats du 11 septembre 2001. Bien avant ces attentats, Ben Laden était déjà l’un des hommes les plus recherchés de la planète alors qu’il avait pris les rênes du réseau djihadiste Al-Qaïda à la fin des années 1980. L’organisation terroriste avait par la suite commis plusieurs assassinats et orchestré des attentats contre les intérêts américains dans plusieurs pays.

En 2000, Mohamedou a donc décidé de quitter le Canada pour rentrer en Mauritanie après avoir reçu un appel de sa famille lui indiquant que sa mère était malade. En chemin, il est arrêté lors d’une escale au Sénégal où il est cette fois interrogé par les Américains. En rentrant en Mauritanie, il est de nouveau questionné par les autorités locales avant d’être relâché. Puis, les attentats du 11 septembre 2001 sont venus secouer le monde. Pour Mohamedou, c’est le début d’un long cauchemar qui commence.

« Sans aucune preuve, je suis devenu l’un des pires terroristes de la planète. Le régime américain considérait que j’étais une tête d’Al-Qaïda, que j’étais l’un de leur recruteur et pourtant, je n’avais aucun lien avec qui que ce soit », m’explique-t-il alors que nous entamions doucement une marche à travers les dunes du désert.

Mohamedou me raconte alors longuement un pan de sa vie. Dans sa voix, il n’y a aucune amertume, aucune colère qui ne transcende. Élevé en grande partie dans le désert, dans une famille très pauvre, il est le neuvième d’une fratrie de douze enfants. Jamais il n’aurait pu s’imaginer se retrouver enfermé aussi longtemps dans de petites cellules sombres et lugubres, entouré de barbelés, isolé de tout et privé de contacts humains. Il se souvient qu’enfant, il était un petit enjoué, curieux, celui qui a eu l’immense chance d’aller à l’école contrairement à ses grands frères qui ont dû s’occuper des chameaux et du bétail. Il était un élève très doué, premier de classe, au point d’obtenir une bourse à l’adolescence pour étudier en Allemagne. Il n’avait pas encore 20 ans qu’il était déjà ingénieur en télécommunication et la fierté de la famille.

Sauf qu’en 2002, Mohamedou a vécu le plus grand déchirement de sa vie. Il est arrêté par les autorités mauritaniennes à la demande des États-Unis laissant derrière lui sa mère paniquée et dévastée. Il est alors transporté dans une prison en Jordanie, puis à celle de Bagram en Afghanistan, avant d’atterrir dans les geôles de Guantanamo où il y restera de 2002 à 2016 sans jamais avoir été accusé et malgré le fait qu’un juge américain ait ordonné sa libération en 2010 en soutenant que rien ne permettait d’établir son rôle dans les attentats du 11 septembre.

Pendant toutes ces années, d’une prison à l’autre, Mohamedou subira de nombreuses tortures, toutes plus insupportables les unes des autres et difficilement racontables. Il suffit de lire son récit écrit en prison Les carnets de Guantanamo publié en 2015 ou de voir le film Le Mauritanien sorti en février 2021 pour savoir qu’il a été victime de privation de sommeil et de nourriture et de chaleur, en plus d’être longuement isolé, abusé et soumis au simulacre de noyade. Les atrocités dont il a été victime lui ont laissé des séquelles avec lesquelles il doit vivre pour le restant de sa vie. Or, pour lui, ce qui importe maintenant, est d’obtenir les réponses aux nombreuses questions laissées en suspens.

« Je sais que le service canadien de renseignements a joué un rôle dans tout ça. Des informations ont été transmises aux Américains puisque j’avais été mis sous écoute, mais je n’ai jamais pu, ni mes avocats, obtenir mon dossier pour savoir exactement ce qui a été dit. Mais plusieurs indices nous laissent croire qu’à plusieurs moments, depuis mes premiers interrogatoires à Montréal sur l’affaire Ressam, le Canada était au courant des visées des Américains. »

« À Guantanamo, pendant mes interrogatoires, on me questionnait souvent d’ailleurs sur un appel téléphonique que j’avais fait à Montréal pour demander à un ami d’acheter du sucre pour le thé. On croyait que c’était un code entre nous. Mais non, je voulais juste du sucre. Tu le sais, toi maintenant, à quel point les Mauritaniens aiment les thés sucrés », s’exclame-t-il, d’un bon rire franc.

« Mon seul espoir maintenant de connaître la vérité est que mes avocats et l’appui d’organisations comme Amnistie internationale réussissent à forcer le gouvernement canadien à mener une enquête sur le rôle joué par le service canadien du renseignement de sécurité et la Gendarmerie royale du Canada ayant mené à mon emprisonnement. »

Or, pour le moment, Ottawa n’a émis aucun commentaire ni répondu à la demande des représentants de Mohamedou pour faire la lumière sur la situation. Aucune preuve concrète ne démontre la coopération du Canada avec les États-Unis dans ce dossier. Les demandes d’accès à l’information sont aussi restées lettre morte.

Qu’à cela ne tienne, en ce début février, Mohamedou a visiblement le cœur à la fête. Son sourire est magnétique, sa joie de vivre contagieuse. Il prend visiblement plaisir à surmonter les dunes, à se balader à dos de chameau, à chanter et à danser aux sons de bacs de djembés improvisés.

« Ici, j’ai un sentiment de liberté, je respire, je redeviens un Bédouin », s’exclame-t-il avec les deux bras en l’air, les yeux tournés vers le ciel, en prenant une grande bouffée d’air.

Difficile de ne pas remarquer ses grands yeux bruns pétiller en le voyant s’amuser autant dans ses terres natales. Mohamedou semble si heureux que je me demande d’où lui vient cette énergie, cette pulsion de vivre, sachant tout ce qu’il a vécu. Une multitude de questions se bousculent dans ma tête. Comment arrive-t-il à vivre avec tous ces horribles souvenirs marqués dans sa peau, dans son être profond ? N’a-t-il pas de rancœur? De rage? De colère ou de vengeance qui sommeille quelque part en lui ?

« Ce serait te mentir de dire que je n’ai pas de traumatismes. Je fais encore des cauchemars, j’ai de grands moments d’anxiété, je n’aime pas me retrouver dans de grands groupes, je deviens stressé, mal à l’aise et je ne peux rester sur place. Je me sens bien quand je suis avec seulement avec quelques proches et ça se compte sur les doigts. »

« Je n’ai pas d’amertume. J’ai pardonné à mes bourreaux, je n’alimente aucune haine contre qui que ce soit, et je n’aspire à vivre qu’en paix et honnête avec moi-même. »

« Mais pour le reste, je n’ai pas d’amertume. J’ai pardonné à mes bourreaux, je n’alimente aucune haine contre qui que ce soit, et je n’aspire à vivre qu’en paix et honnête avec moi-même. Je ne le fais pas pour eux, je le fais pour moi. »

« Il vient un moment où il faut mettre un frein à la spirale de la vengeance et de la haine. Je ne veux pas être un passeur. Je veux être l’homme de la réconciliation. Quand j’étais emprisonné, le seul regret que j’avais était de ne pas avoir été aussi sympathique que j’aurais dû l’être avec bien des gens. Je me suis promis en sortant de Guantanamo que j’allais être bon avec mon entourage pour le reste de ma vie. »

Il n’en demeure pas moins que la vie de Mohamedou n’est pas celle rêvée et surtout, celle à laquelle il aspire. Malgré ses folies et ses éclats de rire, ce père d’un petit garçon de trois ans dont la mère de l’enfant est à l’étranger n’est ni comblé ni libre. En tant qu’ex-prisonnier de Guantanamo, il ne peut voyager comme il le veut dans le monde et voir son fils. Bien des pays, dont le Canada et les États-Unis, l’ont banni de leur territoire , à son grand désespoir.

Mohamedou Ould Slahi in Mauritania. Photo by Mélanie Loisel

« Tant et aussi longtemps qu’on me privera de voyager comme tout citoyen, je ne serai pas un homme libre. J’ai envie de retourner au Canada voir des amis, faire la promotion de mon film, de mon livre, ou de donner des conférences. »

« Je tiens aussi à ce que les Canadiens sachent ce que j’ai vécu et qui je suis. Je n’étais pas un terroriste, je n’ai jamais été une menace pour eux et j’aimerais bien pouvoir rétablir ma réputation, pouvoir partager avec eux mes expériences et surtout, construire des ponts avec eux. »

Avant de partir, Mohamedou m’a regardée longuement dans les yeux, et m’a dit : « J’espère qu’on se reverra, comme on dit, Inch’Allah, si Dieu le veut. »

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