Seule au Canada, pour un instant

Quand nous étions petits, mon frère et moi partagions une chambre. En tant que réfugiés, nous allions partager un pays.

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31 mars, 2021
L’auteure, deuxième à gauche avec ses frères et sœurs. Robin est le cadet.

Quand je pense à « chez moi », je pense à un espace où je suis à l’aise d’exister, à un environnement qui contribue à mon bien-être, même quand je ne m’en rends pas compte. Jusqu’à présent, je me suis senti chez moi à deux reprises, tout d’abord au Burundi et ensuite, au Canada. Mais je ne pensais jamais dire cela.

Tout d’abord, il est naturel de se sentir chez soi dans la maison où l’on nait et où l’on grandit. Dans mon cas, je suis resté dans cette maison jusqu’à l’âge de 21 ans. Elle se trouvait dans un quartier de classe moyenne de la ville de Bujumbura. Je suis la troisième de quatre enfants – cinq ans de moins que mes sœurs jumelles et quatre ans de plus que mon frère Robin. 

Enfants, nous n’avions pas le luxe d’avoir chacun sa chambre. Mes sœurs en partageaient une et mon frère et moi partagions l’autre – bien que cet arrangement soit venu plus tard, après que tous nos oncles, tantes et cousins soient partis vivre seuls. Notre maison était toujours pleine de monde. Par conséquent, on y trouvait peu d’intimité. À partir du moment où Robin a commencé l’école secondaire, j’avais la responsabilité de le réveiller tous les jours parce que, me disait-on, j’avais la chance d’avoir un téléphone portable. Je ne pouvais pas me plaindre, parce que je n’étais pas prête à renoncer au téléphone. D’ailleurs, cette responsabilité me donnait un outil de négociation avec mon frère. J’ajustais le volume de l’alarme avec laquelle je le réveillais en fonction de mon humeur à son égard. Peu à peu, nous avons appris à nous accepter et, pour mieux vivre ensemble, nous sommes même devenus amis.

À l’école, j’étais toujours une enfant un peu bizarre, mal adaptée. Une fois les leçons terminées, je m’asseyais dans un coin de notre cour avant où personne ne me voyait et je pleurais. Je pleurais parce que je me trouvais grosse, parce que je n’avais pas d’amis, parce que personne ne m’invitait à leurs fêtes. Après avoir pleuré toutes les larmes de mon corps d’adolescente, je renfilais un masque de nonchalance pour souper avec ma famille. Les attentes étaient claires : le sourire ne devait quitter mes lèvres, quoi qu’il arrive. J’ai appris très tôt à distraire ma mère avec mes blagues et ma «bonne humeur » pour lui remonter le moral après ses disputes avec mon père.

Plus nous grandissions, moins la différence d’âge entre mes frères et sœurs avait de l’importance. Puisque nous partagions les mêmes tristes souvenirs, nous savions que nous pouvions toujours compter les uns sur les autres sans même prononcer un mot.

Vivre au Burundi n’avait jamais été très sécuritaire, mais ce n’était pas vraiment dangereux avant la crise de 2015, ou du moins à ce que je sache. Nous étions habitués à entendre des coups de feu, mais il était inhabituel de les entendre tous les soirs sans arrêt. Ma famille avait survécu à des crises auparavant, mais c’était la première fois que je portais un regard adulte sur les réalités qui m’entouraient et que je voyais les dégâts de mes propres yeux.

Mes parents ont commencé à planifier pour nous faire sortir du pays. C’était un plan pour nous, les enfants. Nous savions qu’il n’était pas question de discuter, mais seulement d’obéir. D’abord, ils nous ont envoyés au Rwanda, où mon frère est allé en pensionnat. Mes sœurs et moi avons vécu dans un camp de réfugiés pendant un certain temps, puis nous sommes restés chez des amis. Pendant ce temps, mes parents s’efforçaient de m’obtenir un visa d’étudiante pour le Canada. On ne m’a pas donné beaucoup d’information. On m’a dit de prier.

Le soir de mon anniversaire en 2016, ma mère m’a appelé sur mon téléphone portable, en pleurant et en criant que j’avais obtenu le visa. Ma vie allait changer. J’étais excitée à l’idée de déménager dans un endroit plus sécuritaire, mais triste de quitter tout ce que je connaissais, tout ce qui contribuait à me faire sentir chez moi. Les jours suivants ont été mouvementés. J’ai essayé de ne pas trop penser à quand je reverrais mon frère ou comment j’allais vivre dans un endroit où je ne connaissais personne. Ce sont des pensées qui envahissent l’esprit tard dans la nuit et qui vous empêchent de dormir.

J’ai atterri, épuisée, à l’aéroport international d’Ottawa le 26 mai 2016. Au bout de quelques minutes, j’ai vu, parmi la foule des gens qui attendaient, la famille qui avait accepté de m’accueillir pour un certain temps. Ils étaient des membres d’une famille d’amis, également originaires du Burundi. Je les ai reconnus grâce à une photo que ma mère m’avait montrée avant que je monte dans l’avion.

J’ai passé les quelques jours suivants dans une sorte de brouillard. Ma famille d’accueil m’a montré où faire mes commissions et comment utiliser les transports en commun. J’ai commencé mes cours d’anglais et, un mois plus tard, j’emménageais dans un appartement avec d’autres étudiants.

« Je passais des nuits à fixer le plafond, à essayer de concilier cette nouvelle douleur de se sentir étrangère avec la promesse de ma mère que tout irait bien. »

Je passais des nuits à fixer le plafond, à essayer de concilier cette nouvelle douleur de se sentir étrangère avec la promesse de ma mère que tout irait bien. Je pouvais à peine communiquer avec les autres. Je n’avais jamais dormi seule.

La famille qui m’a accueilli à mon arrivée m’avait conseillé de renoncer à mon statut d’étudiant et de demander l’asile car mes parents ne pouvaient payer qu’une année de scolarité. J’ai décidé de suivre leurs conseils. Un avocat m’a aidé à déposer une demande de statut de réfugié. Ensuite, j’ai travaillé à la rédaction d’un CV et à la recherche d’un emploi.

Au Burundi, je n’avais jamais eu à faire ce genre de choses par moi-même. Je n’avais même pas à choisir mes vêtements, car ce sont mes sœurs qui les achetaient. Je ne me demandais jamais ce que j’allais manger parce la nourriture était toujours préparée pour moi. Au fil des semaines et des mois, je me suis rendu compte que ma vie était entre mes mains. Elle n’appartenait qu’à moi.

En un peu moins d’un an, j’ai commencé à me retrouver, à me bâtir une identité. J’avais toujours de la difficulté en anglais, mais au moins, il y avait espoir. J’avais une routine quotidienne, une épicerie préférée, un endroit favori dans la bibliothèque où je m’asseyais et je lisais pendant des heures. Je commençais à bâtir ma vie.

Puis, en avril 2017, j’ai reçu un appel qui, une fois de plus, allait tout bouleverser. Robin, maintenant âgé de 17 ans, avait reçu un visa pour se rendre aux États-Unis. Il s’y trouvait à ce moment-là et allait bientôt utiliser le poste frontalier de Saint-Bernard-de-Lacolle pour entrer au Canada.

Mutaramuka avec son frère Robin peu après son arrivée au Canada

J’étais à la fois ravie et effrayée. Je commençais à peine à prendre le contrôle de ma vie, et je devais maintenant m’occuper de quelqu’un d’autre. J’avais peur que Robin et moi ayons perdu notre complicité pendant les deux années où nous ne nous étions pas parlé. J’avais peur de décevoir mes parents et mon frère. J’avais peur de me perdre à nouveau.

Ces craintes sont disparues à l’instant où nos regards se sont croisés à la frontière du Québec, quand j’ai vu le sourire familier sur ses lèvres. Rien n’avait changé. Nous étions toujours les mêmes enfants qui riaient de tout, les camarades de chambre qui se partageaient des secrets tard dans la nuit. Mon chez-moi canadien était enfin complet parce que, grâce à lui, j’avais une mission. Je devais faire tout ce qui était en mon pouvoir pour que lui aussi se sente bien « chez lui ».