Rêver d’être blanche

Tout ça pour se trouver, chez soi

Par: /
février 1, 2021
Yasmine Ghania (à gauche) avec sa soeur en Jordanie, 2001

Pour certaines filles, se teindre les cheveux blonds, c’est une question de saison. Dans mon cas, j’en avais perdu la raison.

À ma deuxième année au lycée, j’ai commencé à teindre mes cheveux brun foncé, déjà plus pâle que mon noir naturel. Puis, sont arrivées les mèches plus pâles encore. Et j’en ai rajouté. À ma graduation, j’étais presque rendue blonde – une vraie tête brulée.

Depuis mon arrivée au Canada, je rêvais d’être blanche. En fait, j’avais quitté l’Égypte, mon pays de naissance, avec une longueur d’avance, déjà bombardée par les publicités de crème blanchissante Fair & Lovely.

Arrivé au Canada, les films américains, où les belles blondes sont toujours les plus heureuses et populaires, n’ont pas aidé non plus.

« C’est difficile d’expliquer à quelqu’un qui ne l’a jamais vécu comment ça se vie quand on n’est pas du bon format. »

Mais si ça n’aurait pu être qu’à la télévision. C’est difficile d’expliquer à quelqu’un qui ne l’a jamais vécu comment ça se vie quand on n’est pas du bon format.

C’est à l’école intermédiaire que je me suis rendu compte que les mots des autres me blessaient. Des fois, c’était subtil, autrefois, plus clair et souvent, raciste tout court:

« Ah, t’es tellement exotique ! ».

« T’as fait du chameau pour venir à l’école ?»

« Tu vis dans une pyramide, toi?»

« Wow wow, pas besoin de détonner une bombe ici ! ».

En 2007, on a offert à mon père, diplomate égyptien, de venir travailler à l’ambassade au Canada pendant quatre ans. Je n’avais que sept ans – je ne m’en suis pas trop soucié. Mais 14 ans plus tard, j’enfile toujours mon manteau d’hiver, et oui, c’est vrai qu’on s’y habitue. Mais ça n’a pas toujours été facile.

Yasmine entourée de ses deux parents à Ottawa en 2013

Bien que j’aie deux nationalités, j’ai souvent eu l’impression d’en avoir aucune.

Mes amis et ma famille élargie en Égypte me considéraient de moins en moins égyptienne à chaque été que je les visitais, jusqu’à ce qu’un jour, je ne sois plus qu’une simple touriste – une étrangère.

On se moquait de moi parce que je ne connaissais pas l’argot, et on m’expliquait bêtement pleins de choses que je connaissais déjà sur mon pays.

Si seulement j’avais pu revenir chez moi, au Canada. Mais ce n’était pas chez moi non plus.

Ici, j’essayais d’être quelqu’un d’autre.

J’avais une peur horrible d’être différente.

Quand on est issu d’une culture, d’une langue différente, ça peut être aussi simple que son nom.

Mes parents m’ont appelé Yasmine – arabe pour la fleur de jasmin.

Yasmine est soulevée dans les bras de son père en 2003 à Amman

Quand nous sommes arrivés au Canada, on a conseillé à mes parents de l’épeler et de le prononcer avec un « J » comme dans « Jasmine ». Mais ils ont décidé de ne pas le faire pour ne pas me mélanger à notre retour éventuel en Égypte.

Ça n’a pas aidé.

Pendant plus de 10 ans, j’ai mal prononcé mon nom pour que les gens le prononcent « plus facilement ».

Les francophones n’ont pas trop de misère, mais en anglais, c’est une autre histoire.

Le « s » dans mon nom se prononce doucement, comme dans « yes » en anglais. Mais les anglophones m’appelaient « Jasmine » ou ils remplaçaient le « s » par un « z ».

Je leur ai emboité le pas. Ça en dit long quand on est prête à bousiller son propre nom.

Une autre horreur de l’adolescence au secondaire : le diner « bizarre », qui « pue ».

« La cafétéria du secondaire, à Ottawa, ce n’est pas Québec Table Gourmande. C’est plutôt le festival des sandwichs. »

Parce que la cafétéria du secondaire, à Ottawa, ce n’est pas Québec Table Gourmande. C’est plutôt le festival des sandwichs. Je n’ai rien contre les sandwichs, mais dans ce contexte-là, le mahshi (légumes farcis) ou le molokhia (une soupe à base de feuilles de jute) de ma mère, ça attire les gros yeux.

J’ai observé d’autres victimes de ce petit jeu cruel et j’ai refusé d’en être la prochaine.

Aujourd’hui, le cœur me brise quand je pense à la peine débordant du visage de ma mère lorsque je lui redonnais mes dîners intacts. Avant longtemps, elle m’envoyait à l’école avec quelques sous pour le diner.

Heureusement, en vieillissant, j’ai commencé à m’intéresser à ma culture d’origine. Cela m’a beaucoup aidé de voir des modèles fières de leurs identités hybrides, comme Nahlah Ayed de la CBC. En particulier, de savoir que leurs identités culturelles multiples ne leur avaient pas nuit, mais au contraire, que leur perspectives riches et complexes les avaient aidé.

À l’université, j’ai commencé à m’entourer d’amis qui faisaient face aux mêmes défis que moi. Je commence maintenant à chérir pleinement mon identité et à accepter qu’il est utile d’apporter mes points de vue égyptiens et canadiens.

Yasmine à une fête égyptienne à Ottawa en 2017

Je ne gaspille plus mon énergie à essayer d’être quelqu’un d’autre.

Même si j’ai passé la majeure partie de ma vie au Canada, je sais que cela ne me rend pas moins égyptienne.

J’avoue que je me sens parfois coupable de suivre l’actualité égyptienne d’une certaine distance, dans les médias, comme tout le monde ici. En raison de mon travail, je vois difficilement dans quel contexte je retournerai en Égypte. Cela me peine.

«Je sais maintenant que le « chez-soi » se trouve dans son cœur, et non sur sa boite à lettres. »

Cependant, je sais maintenant que le « chez-soi » se trouve dans son cœur, et non sur sa boite à lettres.

Surtout, je n’hésite pas à corriger les personnes qui prononcent mal mon nom.

Jasmine, elle est peut-être bien fine, mais ce n’est pas moi.

Maintenant, je pose surtout le regard sur ceux et celle qui suivront dans mes traces.

Le gouvernement canadien a promis d’accueillir 1,2 million d’immigrants entre 2021 à 2023. Aussi important soit-il qu’ils puissent se trouver un emploi et un logement, il est tout aussi important que chacun de nous joue un rôle pour les accueillir et leur permettre d’appartenir.

L’intégration est un processus permanent qui ne se termine pas lorsqu’on obtient sa citoyenneté.

Les petits gestes font une grande différence, que ce soit de faire l’effort de prononcer un nom qui nous paraît étranger, de se renseigner sur les cultures qui ne sont pas les nôtres, ou de se sensibiliser au racisme et aux microaggressions.

En tant que société, on peut faire mieux pour que tous les immigrants et les minorités visibles aient la chance de réussir et de progresser dans leurs domaines de travail, en particulier les femmes issues des minorités visibles, dont les perspectives économiques sont encore bien inférieures à leurs homologues masculins.

De mon côté, j’espère simplement que les jeunes filles qui arrivent au Canada pourront être aussi fières de leurs origines que de leur destination, et qu’elles sauront célébrer et profiter de la richesse que leur parcours leur offre, dans la cuisine, dans leurs écouteurs, comme dans leur garde-robe.

Pour être bien chez soi, on doit d’abord être bien en soi.