Quelles sont les implications de la fusion de Cohere pour la souveraineté numérique et économique du Canada ?
La course à l’IA au Canada ne doit pas nécessairement aboutir à une prise de contrôle par des acteurs étrangers. La fusion européenne de Cohere montre comment il est possible de changer de cap.
Le 24 avril 2026, Cohere, leader canadien du secteur de l’intelligence artificielle (IA), a annoncé sa fusion avec son homologue allemand de taille plus réduite, Aleph Alpha. Cette opération a déjà suscité des inquiétudes, notamment au vu de la dynamique actuelle autour de la souveraineté numérique et de l’ampleur des investissements publics récents. Selon le communiqué officiel de l’entreprise, cette opération allie la solidité financière et la portée mondiale de Cohere à l’expertise d’Aleph Alpha en matière de recherche et de réglementation, positionnant ainsi la société issue de la fusion comme un fournisseur de premier plan de services d’IA souveraine destinés aux gouvernements et aux entreprises. Cohere devrait conserver son nom, établir son siège social à la fois au Canada et en Allemagne, et détenir 90 % de la société.
Cohere est un acteur clé au Canada dans cette ère émergente de la souveraineté numérique. L’enjeu est de savoir qui contrôle les systèmes qui déterminent la manière dont les données sont traitées, les décisions prises et la valeur captée dans l’ensemble de l’économie. Il s’agit de l’une des très rares entreprises canadiennes et de la plus grande à développer des modèles linguistiques de grande envergure (LLM) fondamentaux, qui alimentent la plupart des outils d’IA utilisés tant par les particuliers que par les organisations. Cohere opère à la pointe du développement de l’IA, en construisant des modèles d’IA fondamentaux plutôt que de créer des applications sur des technologies existantes.
Cette fusion revêt une importance cruciale pour la souveraineté économique et numérique du Canada, mais aussi, plus largement, pour celle de la zone euro-atlantique. Ottawa a déjà investi des sommes considérables dans l’entreprise, dont 240 millions de dollars dans le cadre de sa stratégie canadienne de calcul souverain en IA. Mais le scénario est bien connu : les entreprises se lancent ou se développent au Canada grâce à un soutien public, puis s’installent ou se regroupent aux États-Unis une fois arrivées à maturité. Cette fois-ci, cependant, la structure de l’accord laisse entrevoir une rupture potentielle avec ce schéma.
Que cela se confirme dépendra moins de cet accord en soi que de la capacité du Canada à créer les conditions nécessaires pour le rendre reproductible.
Le problème de l’innovation au Canada n’est pas la création
La capacité du Canada à retenir ces entreprises a des implications directes sur la productivité et la souveraineté numérique. Alors que les technologies novatrices sont souvent développées et financées au Canada dès leurs débuts, beaucoup sont constituées en société aux États-Unis au stade de leur expansion. En conséquence, le Canada tire parti de la recherche et du développement en amont mais passe à côté des bénéfices en aval liés à la commercialisation, à la propriété et à l’expansion sur les marchés mondiaux. Les raisons de cette situation sont bien connues : un capital limité pour les phases avancées, un environnement d’investissement peu enclin à prendre des risques et un rôle restreint du gouvernement en tant que client de la première heure.
Le Canada investit dans la création de propriété intellectuelle (PI), qui est ensuite transférée à l’étranger et permet de développer des marchés à l’étranger. À mesure que les économies se numérisent de plus en plus, les revenus proviennent d’actifs incorporels. Les actifs incorporels n’ont pas de forme physique et tirent leur valeur des idées, des connaissances et de l’innovation, notamment la PI, les logiciels et les marques, qui sont au cœur des économies numériques.
L’incapacité à retenir les start-ups technologiques émergentes au Canada risque de faire perdre définitivement les gains de productivité, les emplois à forte valeur ajoutée et l’avantage stratégique lié à la possession d’écosystèmes d’innovation compétitifs à l’échelle mondiale.
Un exemple concret est la collaboration de Tesla avec des chercheurs de l’université de Dalhousie. Plutôt que de développer toute la technologie des batteries en interne, l’entreprise a fait appel à un écosystème de recherche canadien, notamment un laboratoire dirigé par Jeff Dahn, dont les travaux ont joué un rôle central dans les avancées de la technologie des batteries. La recherche se déroule ici, mais la propriété, la commercialisation et les bénéfices reviennent à Tesla.
Cela illustre une tendance plus générale : même lorsque l’innovation et les talents sont basés au Canada, ce sont les entreprises étrangères qui s’approprient la valeur qui en résulte en conservant le contrôle de la propriété intellectuelle et en l’intégrant à leurs produits et plateformes. C’est cette même dynamique qui sous-tend les préoccupations actuelles dans le contexte canadien, notamment celles concernant des entreprises comme Cohere.
Cohère ouvre une voie différente
Le cas de la fusion entre Cohere et Aleph Alpha crée un précédent susceptible d’inverser cette tendance. En tant que plus grande entreprise canadienne spécialisée dans l’IA, dont la valorisation s’élève désormais à 20 milliards de dollars américains, Cohere a choisi de se développer sur le marché national, en rejetant fermement les offres de constitution de société aux États-Unis. Dans le cadre de l’accord récent, Cohere reste une entreprise canadienne, dont la propriété est en grande partie conservée au Canada.
La voie choisie par Cohere montre aux autres entreprises de technologies numériques qu’il est bel et bien possible d’atteindre des valorisations élevées au Canada et de bâtir des entreprises capables de rivaliser avec les géants américains de l’IA, sans s’implanter aux États-Unis. La fusion avec une entreprise allemande témoigne également des efforts récemment redoublés du Canada pour renforcer ses liens économiques et stratégiques plus larges avec ses partenaires européens, dans un contexte de relations commerciales et de sécurité de plus en plus instables avec les États-Unis.
La fuite de la propriété intellectuelle canadienne à l’étranger signifie que les technologies numériques relèvent désormais de régimes juridiques étrangers. Comme le souligne le livre blanc du gouvernement canadien de 2025 sur la souveraineté des données, les données stockées au Canada peuvent tout de même être soumises à des lois étrangères lorsqu’elles sont contrôlées par des entreprises opérant dans des juridictions étrangères.
Le Canada ne contrôle ni qui a accès aux flux de données ni comment ces données sont utilisées. Cette dynamique est déjà manifeste au Canada. En 2018, la loi américaine CLOUD Act a stipulé que les entreprises constituées aux États-Unis devaient fournir des données au gouvernement américain sur simple demande, y compris celles stockées à l’étranger, même si cela impliquait de passer outre à l’autorisation du pays d’accueil. Dans la pratique, les entreprises américaines peuvent accéder aux données de leurs filiales canadiennes sans l’accord ni la connaissance des autorités canadiennes. Cette loi a des implications particulièrement graves étant donné que les grandes entreprises canadiennes, ainsi que les plateformes gouvernementales, y compris celles du secteur de la défense, s’appuient sur des services de stockage de données étrangers.
Renforcer les capacités au niveau national
Bien que Cohere ne puisse pas remédier à la dépendance du Canada à l’égard des infrastructures cloud étrangères, la fourniture par l’entreprise de systèmes d’IA sécurisés et détenus par des entités nationales atténue les risques associés à une souveraineté numérique globalement limitée. En conservant son siège social au Canada et en opérant sous la juridiction canadienne, l’entreprise permet aux organisations utilisatrices de garder un meilleur contrôle sur les personnes autorisées à accéder à leurs données. Le rôle de Cohere est particulièrement important compte tenu de son orientation vers les applications d’entreprise et gouvernementales, où les données traitées sont généralement plus sensibles que celles des utilisateurs individuels.
On peut raisonnablement se demander si une fusion avec une entreprise allemande soulève également des préoccupations liées à l’insécurité des données transfrontalières. L’Allemagne ne dispose toutefois pas d’une loi équivalente au CLOUD Act, qui pourrait permettre un accès extraterritorial aux données. Ainsi, dans le contexte germano-canadien, les données restent sous le contrôle du client, à moins qu’un accord spécifique ne régisse leur partage. De plus, l’Allemagne s’est toujours positionnée comme un défenseur de la protection des données et de la souveraineté numérique – des priorités que le Canada a également mises en avant ces dernières années.
Témoignant d’un alignement de leurs approches concernant le développement de l’IA et les défis qui y sont associés, le Canada et l’Allemagne ont signé en février 2026 la Déclaration d’intention conjointe sur l’intelligence artificielle et ont lancé une alliance technologique souveraine. Cette décision s’inscrit dans la lignée de la vision la plus récente du Canada en matière de politique d’IA, qui fait de la création d’alliances internationales de confiance et du co-investissement dans l’innovation l’un de ses piliers fondamentaux.
De toute évidence, le Canada recherche des partenaires crédibles afin de mettre en commun des ressources financières et une expertise technologique pour renforcer sa souveraineté numérique et développer des alternatives à un écosystème numérique dominé par les États-Unis. La fusion de Cohere avec Aleph Alpha illustre parfaitement la mise en œuvre d’une telle stratégie. Elle s’appuie sur le partenariat existant entre le Canada et l’Allemagne, renforçant ainsi le rôle de l’Allemagne en tant que partenaire fiable pour la collaboration à l’ère des technologies d’IA en pleine évolution et de l’expansion des économies numériques.
Transformer un cas isolé en stratégie
La fusion de Cohere et d’Aleph Alpha est prometteuse. Elle fait directement écho à l’appel lancé par le Premier ministre Carney à Davos, invitant les puissances intermédiaires à se mobiliser pour construire un ordre économique et politique mondial qui reflète leurs valeurs. Cependant, sans un engagement suffisant, cette fusion risque de rester une exception plutôt que de devenir la règle.
Cohere est un cas prometteur, mais il reste plus facile de créer et de développer une entreprise aux États-Unis, et de nombreuses entreprises continueront de s’installer au sud dans un avenir prévisible. Pour atténuer cet exode, le Canada doit, entre autres mesures, investir de manière constante dans les capacités nationales en matière d’IA et de cloud souverain, élargir les marchés publics portant sur les technologies canadiennes et accroître la disponibilité de capitaux pour les phases avancées de développement. Sans ces mesures, des cas comme celui de Cohere resteront l’exception plutôt que la règle.
