Opinion

Que signifie la fusion de Cohere pour la souveraineté numérique et économique du Canada ?

La course à l’IA au Canada ne doit pas nécessairement aboutir à une mainmise étrangère. La fusion européenne de Cohere montre comment il est possible de changer de cap.

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5 May, 2026
Photo Credit: Google DeepMind/Pexels
Daria Synelnykova
Par : Daria Synelnykova

Le 24 avril 2026, Cohere, la principale entreprise canadienne d’intelligence artificielle (IA), a annoncé une fusion avec son homologue allemand de plus petite taille, Aleph Alpha. Cette décision a déjà suscité des inquiétudes, notamment compte tenu de la dynamique actuelle autour de la souveraineté numérique et de l’ampleur des investissements publics récents. Selon le communiqué officiel de l’entreprise, l’accord combine la solidité financière et la réputation mondiale de Cohere avec l’expertise d’Aleph Alpha en matière de recherche et de réglementation. Cela positionne ainsi la société issue de la fusion comme un fournisseur de premier plan de services d’IA souverains pour les gouvernements et les entreprises. Cohere devrait conserver son nom, établir son siège social à la fois au Canada et en Allemagne et contrôler 90 % de la société.

Cohere est un acteur clé pour le Canada dans cette ère émergente de la souveraineté numérique. L’enjeu est de savoir qui contrôle les systèmes déterminant le traitement des données, la prise de décisions et comment la valeur est capturée dans l’ensemble de l’économie. C’est l’une des rares, et la plus grande, des entreprises canadiennes à développer des modèles linguistiques de grande envergure (LLM) fondamentaux, qui alimentent la plupart des outils d’IA utilisés tant par les particuliers que par les organisations. Cohere opère à la pointe du développement de l’IA, en construisant des modèles d’IA fondamentaux plutôt qu’en créant des applications pour des technologies existantes.

Cette fusion revêt une importance cruciale pour la souveraineté économique et numérique du Canada et, plus largement, de la zone euro-atlantique. Ottawa a déjà investi des sommes considérables dans l’entreprise, dont 240 millions de dollars dans le cadre de sa Stratégie Canadienne sur la Capacité de Calcul Souveraine pour l’IA. Mais le scénario semble familier. Les entreprises se lancent ou se développent au Canada grâce à des fonds publics, puis s’installent ou se regroupent aux États-Unis une fois qu’elles sont arrivées à maturité. Cette fois-ci, cependant, la structure de l’accord laisse entrevoir une rupture potentielle avec ce schéma.

La concrétisation de ce schéma dépendra moins de cet accord lui-même que de la capacité du Canada à créer les conditions nécessaires pour le rendre reproductible.

Le problème de l’innovation au Canada n’est pas la création

La capacité du Canada à retenir ces entreprises a des implications directes sur la productivité et la souveraineté numérique. Alors que les technologies novatrices sont souvent développées et financées au stade de l’amorçage au Canada, beaucoup sont constituées en société aux États-Unis au moment de leur expansion. En conséquence, le Canada capte la recherche et le développement initiaux mais passe à côté des gains en aval liés à la commercialisation, à la propriété et à l’expansion sur les marchés mondiaux. Les raisons de cette situation sont bien connues : un capital limité pour les phases avancées, un environnement d’investissement peu enclin au risque et le rôle limité du gouvernement en tant que client de la première heure.

Le Canada investit dans la création de propriété intellectuelle (PI), qui est ensuite transférée à l’étranger et développe des marchés étrangers. À mesure que les économies se numérisent de plus en plus, les revenus proviennent d’actifs incorporels. Les actifs incorporels n’ont pas de forme physique et tirent leur valeur des idées, des connaissances et de l’innovation, notamment la PI, les logiciels et les marques qui sont au cœur des économies numériques.

L’incapacité à retenir les start-ups technologiques émergentes au Canada risque de nous faire perdre définitivement des gains de productivité, des emplois à forte valeur ajoutée et l’avantage stratégique lié à la possession d’écosystèmes d’innovation compétitifs à l’échelle mondiale.

Un exemple concret est la collaboration de Tesla avec des chercheurs de l’université Dalhousie. Plutôt que de développer toute la technologie des batteries en interne, l’entreprise a fait appel à un écosystème de recherche canadien, notamment un laboratoire dirigé par Jeff Dahn, dont les travaux ont joué un rôle central dans les avancées de la technologie des batteries. La recherche s’est déroulée ici, mais la propriété, la commercialisation et les bénéfices reviennent à Tesla.

Cela illustre une tendance plus générale : même lorsque l’innovation et les talents sont basés au Canada, ce sont les entreprises étrangères qui captent la valeur qui en résulte en conservant le contrôle de la propriété intellectuelle et en l’intégrant à leurs produits et plateformes. C’est cette même dynamique qui sous-tend les préoccupations actuelles dans le contexte canadien, notamment celles concernant des entreprises comme Cohere.

Cohere ouvre une voie différente

Le cas de la fusion de Cohere avec Aleph Alpha crée un précédent pour inverser cette tendance. En tant que plus grande entreprise d’IA du Canada, dont la valeur est désormais estimée à 20 milliards de dollars, Cohere a choisi de se développer sur le marché intérieur, rejetant fermement les offres de constitution en société aux États-Unis. Dans le cadre de l’accord récent, Cohere reste une entreprise canadienne, dont la propriété est en grande partie conservée au Canada. La voie choisie par Cohere montre aux autres entreprises de technologie numérique qu’il est bel et bien possible d’atteindre des valorisations élevées au Canada et de bâtir des entreprises capables de rivaliser avec les géants américains de l’IA, sans s’implanter aux États-Unis. La fusion avec une entreprise allemande témoigne également des efforts récemment redoublés du Canada pour renforcer ses liens économiques et stratégiques plus larges avec ses partenaires européens, dans un contexte où les relations commerciales et sécuritaires sont de plus en plus instables avec les États-Unis.

La fuite de la propriété intellectuelle canadienne vers l’étranger signifie que les technologies numériques sont régies par des régimes juridiques étrangers. Comme le souligne le livre blanc du gouvernement du Canada sur la souveraineté des données à l’horizon 2025, les données stockées au Canada peuvent toujours être soumises à des lois étrangères lorsqu’elles sont contrôlées par des entreprises opérant sous des juridictions externes.

Le Canada ne contrôle pas qui a accès aux flux de données ni comment ces données sont utilisées. Cette dynamique est déjà évidente au Canada. En 2018, le CLOUD Act américain a stipulé que les entreprises constituées aux États-Unis doivent fournir des données au gouvernement américain sur demande, y compris les données stockées à l’étranger, même si cela nécessite de passer outre l’autorisation du pays hôte. Dans la pratique, les entreprises américaines peuvent accéder aux données de leurs filiales canadiennes sans l’accord ni la connaissance du Canada. Cette loi a des implications particulièrement graves étant donné que les grandes entreprises canadiennes, ainsi que les plateformes gouvernementales, y compris celles du secteur de la défense, s’appuient sur des services de stockage de données étrangers.

Renforcer les capacités au niveau national

Bien que Cohere ne puisse pas remédier à la dépendance du Canada vis-à-vis des infrastructures cloud étrangères, la fourniture de systèmes d’IA sécurisés et détenus par des entités nationales atténue les risques associés à une souveraineté numérique globalement limitée. En conservant son siège social au Canada et en opérant sous la juridiction canadienne, l’entreprise permet aux organisations utilisatrices de garder un meilleur contrôle des personnes autorisées à accéder à leurs données. Le rôle de Cohere revêt une importance particulière compte tenu de son orientation vers les applications destinées aux entreprises et aux administrations publiques, où les données traitées sont généralement plus sensibles que celles des utilisateurs particuliers.

On peut raisonnablement se demander si une fusion avec une entreprise allemande soulève également des préoccupations liées à l’insécurité des données transfrontalières. L’Allemagne ne dispose toutefois pas d’une loi équivalente au CLOUD Act qui pourrait permettre un accès extraterritorial aux données. Ainsi, dans le contexte germano-canadien, les données restent sous le contrôle du client à moins qu’un accord spécifique ne réglemente leur partage. De plus, l’Allemagne s’est toujours positionnée comme un défenseur de la protection des données et de la souveraineté numérique, priorités que le Canada a également mises en avant ces dernières années.

Reflétant l’alignement de leurs approches en matière de développement de l’IA et des défis qui y sont associés, le Canada et l’Allemagne ont signé en février 2026 la Déclaration d’intention conjointe sur l’intelligence artificielle et ont lancé une alliance technologique souveraine. Cette décision s’inscrit dans la lignée de la vision politique la plus récente du Canada en matière d’IA, qui fait de la construction d’alliances internationales de confiance et du co-investissement dans l’innovation l’un de ses piliers clés.

De toute évidence, le Canada recherche des partenaires crédibles pour mettre en commun des ressources financières et une expertise technologique afin de renforcer sa souveraineté numérique et de développer des alternatives à un écosystème de technologies numériques dominé par les États-Unis. La fusion de Cohere avec Aleph Alpha illustre la mise en pratique d’une telle stratégie. Elle s’appuie sur le partenariat existant entre le Canada et l’Allemagne, renforçant le rôle de l’Allemagne en tant que partenaire fiable dans un climat marqué par des technologies d’IA en rapide évolution et des économies numériques en pleine expansion.

Transformer une initiative ponctuelle en stratégie

La fusion de Cohere avec Aleph Alpha est prometteuse. Elle fait directement écho à l’appel lancé par le Premier ministre Carney à Davos, invitant les puissances intermédiaires à se mobiliser pour construire un ordre économique et politique mondial qui reflète leurs valeurs. Cependant, sans un engagement adéquat, cette fusion risque de rester une exception plutôt que de devenir la règle.

Cohere est un cas prometteur, mais il reste plus facile de se développer et de croître aux États-Unis, et de nombreuses entreprises continueront de s’installer au sud dans un avenir prévisible.Pour atténuer cette fuite des talents, le Canada doit, entre autres mesures, investir de manière constante dans les technologies nationales d’IA et les infrastructures cloud souveraines, développer les marchés publics de technologies canadiennes et accroître l’accès aux financements de stade avancé. Sans ces mesures, des cas comme celui de Cohere resteront l’exception plutôt que la règle.

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