On explique : Coups d’État

Prise de contrôle du gouvernement en Birmanie ; accusations de complot en Haïti ; siège du Congrès américain : Assiste-t-on à des coups d’État?

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4 mars, 2021
Assassination of Julius Caesar
Lithographie d'époque de Gérôme, montrant la mort de Jules César aux ides de mars, en 44 av. dans l'ancien Sénat romain.

En bref, non : mais assez d’ambiguïté subsiste pour s’inquiéter de tous les évènements concernés.

Le coup d’État est une tentative par un élément du gouvernement de saisir le pouvoir exécutif de façon irrégulière, selon la définition offerte par la politologue Erica De Bruin, auteure de « How to Prevent Coups d’État ». Les organisateurs instrumentalisent leur position dans une partie de l’appareil étatique comme levier pour prendre le contrôle du reste. La plupart du temps, les forces armées du pays sont directement impliquées, car elles détiennent une force coercitive que les civils n’ont pas. Typiquement, les coups d’État sont planifiés en secret et se déroulent très rapidement : les putschistes essayant de convaincre les autres éléments de l’État de s’y rallier en créant la perception que le jeu est déjà gagné et qu’il serait donc mieux d’accepter ce fait accompli. C’est un processus que le politologue Naunihal Singh caractérise mémorablement comme « fabriquer un fait ».

La Birmanie comme cas d’école La Birmanie offre un exemple clair de coup d’État. Les forces armées birmanes, les Tatmadaw, occupaient déjà une place privilégiée au sein de l’État, avec par exemple le quart des sièges au Parlement (qui lui sont réservés selon la constitution) et le contrôle direct de plusieurs ministères. Or le chef d’État était un civil, Win Myint, de la Ligue nationale pour la démocratie (LND) ; le pouvoir civil était effectivement détenu par Daw Aung San Suu Kyi du même parti, à titre de conseillère d’État. Ils furent tous les deux renversés le 1er février par une junte militaire, ce qui invalida la victoire écrasante de la LND aux élections de novembre 2020. L’état d’urgence fut déclaré. Un coup d’État classique dans un pays qui en a vécu plusieurs depuis son indépendance en 1948.

Complot en Haïti

En Haïti les faits sont moins clairs. Le pays est aux prises avec une crise politique et constitutionnelle sur la date d’expiration du mandat du président Jovenel Moïse : d’après ce dernier (et les États-Unis), il est Président jusqu’au 7 février 2022; selon l’opposition il aurait dû quitter ses fonctions le 7 février 2021. C’est à cette même date que M Moïse lança ses accusations. Il décrit un complot de coup d’État : des conspirateurs accusés incluant l’inspectrice générale de la police, Marie-Louise Gauthier, auraient planifié un attentat sur le président et auraient appuyé la prise de pouvoir par Yvickel Dabresil, juge de la Cour suprême. Mme Gauthier et M Dabresil furent arrêtés, de même que des dizaines d’autres.

Il n’est toujours pas clair si un tel complot avait bel et bien été fomenté. Les coups d’État ratés sont souvent instrumentalisés pour justifier des purges. C’est le cas en Turquie depuis le coup raté de 2016. Ce pays fut le théâtre d’arrestations et de congédiements de milliers de personnes—allant de militaires à enseignants—pour des liens prétendus au mouvement du prêtre Fethullah Gülen, adversaire de longue date du président Recep Tayyip Erdogan, et accusé d’avoir planifié le coup.

Les politologues hésiteraient donc à définir les évènements du début février 2021 à Haïti comme coup d’État, même un qui a échoué. Il semble que, même s’il y avait un complot, ce dernier n’est pas arrivé au moment de se lancer. De plus, il demeure difficile de baser une analyse uniquement sur des accusations du pouvoir en place. Dans le contexte haïtien, avec la dispute constitutionnelle et le virage répressif qui suivit, les accusations de complots sont trop sensibles pour être acceptées inconditionnellement.

Assaut sur le Capitole

L’assaut sur le Capitole américain, de même que les efforts des derniers mois de Donald Trump d’invalider les élections du 3 novembre 2020, a parfois été caractérisé de coup d’État. Certes, la plupart des insurgés à Washington le 6 janvier ne faisaient pas partie du gouvernement ; bien qu’il y ait eu parmi eux des militaires et des fonctionnaires, ces derniers n’utilisèrent pas vraisemblablement leur position comme levier. Or il y avait M. Trump lui-même, qui incita la foule à la violence. Lors de son deuxième procès de destitution pour avoir, entre autres, inciter une insurrection, le témoignage de la représentante républicaine Jaime Herrera Beutler nous apprit que le président avait refusé d’appeler au calme même lorsqu’interpellé par Kevin McCarthy, leader de son parti à la Chambre. L’assaut ne semblait donc pas excéder les attentes du président.

Dès lors, la question se pose : lorsqu’un chef d’État essaie de contourner la Constitution pour se maintenir au pouvoir aux dépens du processus démocratique, s’agit-il d’un coup d’État ? En d’autres termes, un coup d’État peut-il être lancé par celui ou celle à la tête de ce même État ? Pour la plupart de politologues, « pas exactement ». Saisir les rênes lorsqu’on ne les a pas n’est pas la même chose que de refuser de les lâcher au moment venu. Il est important ici de distinguer différents types d’épisodes qui sont distincts et qui ont des dynamiques différentes. Ainsi, les agissements de M. Trump ressembleraient davantage à l’auto-coup (mieux connu sous le nom en espagnol : autogolpe). Un des exemples d’auto-coup serait la suspension de la constitution et du parlement au Pérou en 1992, par son président, Alberto Fujimori. Même dans ce cas, Erica de Bruin demeure sceptique. Pour sa part, l’utilisation de l’expression « auto-coup » connote une dimension militaire qui semble absente de cet épisode. En revanche, d’après moi, la ressemblance est assez marquée pour justifier l’utilisation du mot.

Qu’importe, l’évènement n’est pas le moins grave selon le choix de mots. Une tentative de faire fi des élections ne peut que susciter de profondes inquiétudes. À Haïti, complot réel ou pas, l’utilisation du langage de coup d’État va de pair avec une déstabilisation politique importante.

Une menace à la démocratie, peu importe le langage

On constate un élément similaire à travers les trois cas récents. Dans chacun, à la fois les conspirateurs (prétendus ou autre) et leurs adversaires se disent les véritables défenseurs de la démocratie. Même en Birmanie, le cas le plus flagrant, l’armée justifia ses actions en évoquant des accusations de fraude électorale en novembre 2020. À Haïti, le président Moïse affirme que son mandat se termine en février 2022, ses opposants soutenant au contraire qu’il aurait dû prendre fin un an plus tôt, le désaccord découlant du scrutin annulé en 2016 puis repris en 2017. Chaque côté soutient donc que l’autre agit contre l’ordre constitutionnel. Aux États-Unis, l’offensive de M. Trump s’est basée – et continuera de se baser – sur le grand mensonge d’une élection volée. L’extrémisme des tactiques repose sur la croyance que l’élection de Joe Biden était illégitime. Certes, ce mythe n’est pas fondé sur une simple erreur : ceux qui y croient ont affiché une résistance aux faits, ce qui suggère une motivation très forte de se créer une réalité commode à leur volonté.

L’un des facteurs qui prédisent le mieux les coups d’État est le simple fait qu’un pays en a déjà subi un, surtout s’il est récent.

Le mythe est donc répandu et ne saura disparaitre aisément. Et ici, une ressemblance entre les évènements du 6 janvier et les coups d’État devient fondamentale pour la suite des choses. L’un des facteurs qui prédisent le mieux les coups d’État est le simple fait qu’un pays en a déjà subi un, surtout s’il est récent. En Birmanie, on en décompte quatre depuis 1950 ; à Haïti, treize. Une fois qu’un pays subit un coup d’État, il devient pensable de le reproduire. Dans un même ordre d’idées, une des meilleures défenses contre les tentatives de saisi irrégulières du pouvoir est lorsque les éléments de l’État croient en son impossibilité. Ainsi, les possibles conspirateurs au sein du gouvernement et des forces armées arrêtent d’y penser, ou bien ne commencent jamais.

Aux États-Unis, il faut le dire, on retrouve une histoire méconnue d’assauts violents sur des gouvernements élus (par des suprématistes blancs, un fait saillant). Le refus catastrophique d’accepter les résultats des élections nationales s’inscrit, lui aussi, dans une longue tradition aux États-Unis. Nous pouvons tout de même conclure que quelque chose de nouveau—du moins dans l’histoire récente américaine—a eu lieu le 6 janvier. La porte est désormais ouverte. Une tentative subséquente est donc plus envisageable, et, par le fait même, sera envisagée. Si le risque n’est pas nécessairement celui d’un coup d’État en tant que tel, car il n’y en a toujours pas eu un, l’effritement de la démocratie, l’organisation d’un autogolpe par un futur président trumpiste et l’utilisation des armes à des fins politiques sont des avenues possibles qui ne peuvent être ignorées.