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La guerre menée contre les enfants et l’éducation en Afghanistan devrait nous interpeller

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20 mai, 2021
Des écolières près du site d'un attentat à la bombe contre une école de filles du quartier Dasht-e-Barchi de Kaboul le 9 mai 2021. Wakil Kohsar / AFP via Getty Images

En plein milieu de la Seconde Guerre mondiale, en 1942, la plupart des habitants – hommes, femmes et enfants – d’un petit village appelé Lidice, dans ce qui est aujourd’hui la République tchèque, ont été assassinés sur l’ordre direct du dictateur nazi Adolf Hitler. Plus de 170 hommes et adolescents ont été fusillés. Les femmes et les enfants ont été déportés dans des camps, où 82 enfants ont été gazés à mort. Ces meurtres ont été commis en représailles à l’assassinat d’un homme, le haut-placé SS nazi Reinhard Heydrich. Lidice n’avait aucun lien avec les deux soldats du gouvernement tchécoslovaque en exil qui avaient été parachutés dans le pays pour le tuer. Lidice a été effectivement rayée de la carte. Tous les bâtiments ont été détruits. Même les animaux de ferme ont été massacrés. Le cimetière du village a été rasé.  

Ce fut un épisode terrible et brutal dans une longue guerre terrible et brutale. Pourtant, à ce stade de la guerre, cet épisode particulier était différent. Les nazis ont revendiqué très ouvertement leur responsabilité, contrairement à d’autres massacres qu’ils ont camouflés. Le massacre de Lidice relevait autant de la propagande que de la vengeance, et visait à démontrer la force brute des occupants nazis, un avertissement à tout citoyen qui envisagerait de résister à l’emprise impitoyable de leur pouvoir absolu.  

La nouvelle s’est répandue, et le monde a réagi. Les médias de tous les pays alliés ont couvert le massacre, et l’on a assisté à un élan de solidarité et de deuil. Des villes et des quartiers aux États-Unis, au Panama, au Mexique et au Venezuela ont été rebaptisés du nom de Lidice. Une campagne, Lidice Shall Live, a été lancée en Grande-Bretagne pour financer la reconstruction de Lidice après la guerre. Des pièces de théâtre, des films, des livres, des poèmes, des sculptures et des monuments commémoratifs sont apparus. Des gens brisés et épuisés par la guerre et ses conséquences – le rationnement, les vies interrompues, les pertes – se sont arrêtés pour assimiler l’histoire de Lidice et réfléchir à ce qu’elle révélait de l’inhumanité des nazis. Plus tard, l’ampleur de ce dont les nazis étaient capables allait tempérer le choc de Lidice. Mais à ce moment de la guerre, Lidice représentait un changement dans la perception, un tournant dans la façon dont le monde comprenait l’ennemi auquel il était confronté.  

* * * 

Le 8 mai, trois bombes ont explosé devant l’école Sayed Al-Shuhada à Dasht-e-Barchi, un quartier de l’ouest de Kaboul où vivent des membres de la minorité ethnique hazara. Les Hazaras sont principalement des musulmans chiites et constituent donc une minorité religieuse dans un pays où la plupart sont des musulmans sunnites. On dénombre au moins 90 morts et 165 blessés. La plupart des victimes sont des écolières. L’école avait deux horaires, un pour les garçons et un autre pour les filles. Les explosions ont été programmées pour se produire pendant l’horaire des filles. Les talibans et le soi-disant État islamique ont déjà pris pour cible des Hazaras par le passé. Les talibans ont nié avoir commis cette attaque. Le groupe État islamique a également attaqué des Hazaras dans le même quartier, mais n’a pas revendiqué la responsabilité de cette dernière attaque.  

Lorsque je regarde une photo de sacs à dos et de livres ensanglantés jonchant ce qui était autrefois une école, ou une autre photo d’une longue rangée de petites formes enveloppées dans des sacs mortuaires blancs, je me demande : est-ce le moment Lidice de l’Afghanistan ? Le monde va-t-il se réveiller en sursaut face à l’horreur de ces filles mortes, bombardées parce qu’elles voulaient désespérément avoir le droit d’être dans une salle de classe ? Qu’est-ce que ça pourrait prendre de plus que des douzaines d’enfants morts appartenant à une minorité ethnique et religieuse, méthodiquement exterminée ? 

Puis je me souviens qu’il y a pratiquement un an, dans le même quartier de Kaboul, des terroristes armés ont pris d’assaut les couloirs d’un hôpital, avec une précision impitoyable, traversant tous les services jusqu’à ce qu’ils trouvent leur cible: celui de la maternité. Ils ont ensuite tué, une par une, les mères en travail, les mères qui venaient d’accoucher et leurs bébés. Comme l’a fait remarquer Médecins Sans Frontières, le symbolisme était inéluctable : « Jamais nous n’aurions pensé qu’une telle violence puisse se déchaîner sur des femmes au moment où elles sont le plus vulnérables, lors de l’accouchement. » Le fait que ces mères étaient également des Hazaras, une population que les talibans et l’État islamique considèrent comme hérétique et qu’ils préféreraient éradiquer plutôt que d’accueillir dans leur vision d’un futur Afghanistan sous contrôle islamiste, constituait un autre symbole.  

Le massacre de la maternité ne s’est pas avéré être un point tournant pour la communauté internationale. On a exprimée de l’indignation ici et là, mais au compte-gouttes ; la réponse ne s’est guère distinguée des déclarations de condamnation habituelles habituellement émises lorsque le nombre de morts dépasse quelques dizaines.  

Ou encore les 32 personnes tuées à l’université de Kaboul l’année dernière, pour la plupart des jeunes étudiants. Ou les 24 jeunes tués dans un centre éducatif – là encore, une attaque visant les Hazaras – le mois précédent. Ou encore les centaines d’écoles incendiées, les enseignants assassinés, la campagne d’assassinat de journalistes, de militants et de femmes influentes, sans parler des attaques terroristes ciblées contre les médias afghans. Des atrocités parmi tant d’autres. L’attaque de l’école Sayed Al-Shuhada va-t-elle se démarquer de cette série de tragédies et provoquer une révélation, une prise de conscience ? Ou l’Afghanistan est-il trop éloigné, trop abstrait ? Existe-t-il un seuil de violence qui déclenchera le genre d’indignation publique provoquée par Lidice et, par conséquent, conduira à une forme de justice pour les victimes ?  

En 1947, un tribunal tchécoslovaque a condamné 15 membres de la Gestapo pour leur rôle dans l’exécution du massacre de Lidice. Pour identifier les responsables de l’attaque de l’école Sayed Al-Shuhada, il faut d’abord mener une enquête sérieuse. La Commission indépendante des droits de l’homme en Afghanistan (AIHRC) demande « qu’une équipe d’enquêteurs des Nations unies, experte et indépendante, disposant de toutes les ressources nécessaires, effectue une mission d’enquête sur le massacre » afin de recueillir des preuves et d’identifier les auteurs – directs et indirects. Après tout, les groupes terroristes s’appuient sur plusieurs niveaux de soutien : il y a ceux qui font exploser les bombes, mais il y a aussi ceux qui les fabriquent, les déplacent et les paient, et ceux qui fournissent un sanctuaire et un soutien en nature, comme le Pakistan est accusé de le faire, sans grande conséquence. 

L’ONU est déjà mandatée pour le faire en vertu de diverses résolutions du Conseil de sécurité et, comme le souligne l’AIHRC, l’ONU est censée être « la gardienne du droit international des droits de l’homme ». Mais jusqu’à présent, seules des déclarations de condamnation émanent de l’ONU.  

Cela pourrait changer s’il y avait une marée montante de pression de la part des opinions publiques des États engagés en Afghanistan, y compris les membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU, ainsi que des pays comme le Canada. Aussi imparfaites qu’elles soient, nos démocraties peuvent encore être amenées à activer le système à contrecœur, tel qu’il est censé fonctionner : les gens demandent une action, et les gouvernements agissent. Mais la demande doit être criante. Ce qui n’est pas le cas.    

En 1942, les gens ont entendu parler de Lidice et l’ont considéré comme faisant partie de leur histoire. Tout le monde vivait la guerre et était uni dans son opposition au fléau qu’était le nazisme. En tant que tragédie, Lidice a été reconnue, malgré le nombre astronomiquement plus élevé de Juifs tchécoslovaques – 263 000 – qui ont finalement subi le même sort. 

« Si la guerre en Afghanistan est en partie une guerre contre une minorité persécutée, elle est aussi une guerre d’idées. » 

Aujourd’hui, les hommes, les femmes et les enfants d’Afghanistan souffrent, mais pas nous. Nous, les civils des pays les plus sécuritaires du monde, n’avons pas l’expérience commune de la guerre avec les Afghans ; nous ne nous considérons pas comme vivant la même histoire. Et, comme Lidice, l’école Sayed Al-Shuhada, ne représente qu’une fraction du nombre total de vies perdues au cours d’une guerre longue et douloureuse. Il y a eu d’autres massacres, plus importants, qui n’ont pas suscité beaucoup d’attention en dehors de l’Afghanistan.   

Mais si la guerre en Afghanistan est en partie une guerre contre une minorité persécutée, elle est aussi une guerre d’idées. La guerre contre les enfants, la guerre contre l’éducation, la guerre contre la modernité devrait aussi être notre guerre. Et pour cette raison, nous devrions commémorer les filles assassinées de l’école Sayed Al-Shuhada, raconter leurs histoires dans notre art et donner leur nom à des lieux. Mais, plus important encore, nous devrions dire à nos dirigeants que cette atrocité particulière fait changer les choses ; cette atrocité nous pousse à prêter attention, à voir dans la foule des événements terribles et mortels qui enveloppent l’Afghanistan, une tragédie qui nous oblige à dire : assez.  

Les citoyens canadiens doivent exiger de leur gouvernement qu’il fasse tout ce qu’il peut pour persuader l’ONU d’ouvrir une enquête qui permette d’identifier les coupables, puis de travailler avec le gouvernement de l’Afghanistan pour les traduire en justice et obtenir des dédommagements pour les victimes.  

Ce sont là des mesures réalisables qui montreraient au peuple afghan que le Canada ne l’a pas oublié. Elles rappelleraient à ceux qui ciblent les civils par la terreur que les pays amis de l’Afghanistan vont faire ce qu’ils peuvent pour faire en sorte qu’ils soient un jour traduits en justice. Le gouvernement du Canada peut plaider en faveur de ces changements et aider à les réaliser. Mais d’abord, nous devons trouver en nous-mêmes la fureur qui nous pousse à leur demander de le faire. 

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