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Mines terrestres et leadership : plaidoyer en faveur d’une politique économique et de sécurité fondée sur des valeurs

Comment le déminage humanitaire permet au Canada de concilier ses intérêts économiques, ses priorités en matière de sécurité et son engagement envers le Traité d’Ottawa dans un ordre mondial en pleine mutation.

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16 July, 2026
A man in a military uniform and a bulletproof vest works in the forest to demine the territory. A man defuses an anti-personnel mine.
Anne Delorme
Par : Anne Delorme
Andrew Aziz
Par : Andrew Aziz

À Davos, cette année, lors du Forum économique mondial, Mark Carney est monté sur scène pour déclarer au monde entier que les puissances intermédiaires, telles que le Canada, ne sont pas impuissantes. Au contraire, a-t-il affirmé, elles ont « la capacité de construire un nouvel ordre qui incarne nos valeurs, telles que le respect des droits de l’homme, le développement durable, la solidarité, la souveraineté et l’intégrité territoriale des États ».

Cela offre également au Canada une nouvelle occasion de jouer un rôle de premier plan sur la question des mines terrestres. Du rôle joué par Lester B. Pearson dans la promotion des opérations de maintien de la paix de l’ONU pendant la crise de Suez au rôle du Canada dans la protection des diplomates américains lors de la crise des otages en Iran de 1979-1980, le Canada a parfois su traduire ses principes en actions concrètes.

Cette tradition reste une source d’inspiration précieuse.

Le déminage humanitaire offre au Canada un moyen concret d’aligner ses intérêts économiques, ses priorités en matière de sécurité et son leadership diplomatique.

En tant que fervent défenseur du Traité d’Ottawa, qui interdit l’utilisation, le stockage, la production et le transfert de mines antipersonnel, le Canada a contribué à faire avancer l’un des accords de désarmement humanitaire les plus importants de l’ère moderne. Cet héritage s’inscrit dans une tradition plus large consistant à associer le leadership diplomatique à l’action humanitaire. À ce jour, ce traité demeure une réussite rare et remarquable en matière de désarmement mondial.

Les mines terrestres : un impact au-delà des frontières

Le lien entre la lutte contre les mines, la résilience économique et la sécurité n’est pas abstrait. Ses effets sont visibles dans la manière dont les mines terrestres perturbent les moyens de subsistance, affaiblissent la reprise, provoquent des déplacements de population et génèrent des chocs économiques qui s’étendent bien au-delà des pays directement touchés.

Les mines terrestres font des victimes sans distinction. En 2024, 6 279 personnes ont été tuées ou blessées par des mines terrestres et 90 % des victimes n’étaient ni des soldats ni des combattants armés, mais des civils, dont la moitié étaient des enfants. Derrière ces chiffres se cachent des familles brisées, des rues et des quartiers hantés par des tueurs invisibles, et des vies bouleversées à jamais en un instant. Les effets se répercutent au-delà, sapant les moyens de subsistance, perturbant la reprise et déstabilisant les communautés longtemps après la fin du conflit.

Les mines terrestres paralysent les économies nationales en contaminant les terres agricoles, en perturbant les réseaux de transport, en ciblant les actifs économiques, en créant des conditions dangereuses pour les travailleurs, en compromettant la sécurité alimentaire et les moyens de subsistance et, en fin de compte, en générant une instabilité des marchés mondiaux qui touche les pays du monde entier, y compris le Canada.

En Ukraine, on estime que les mines terrestres contaminent 23 % du territoire (139 000 km²), ce qui contribué à une baisse de 41 % de la production de blé entre 2021 et 2024 et entraîne des pertes économiques estimées à 11,2 milliards de dollars par an, soit 5,6 % du PIB d’avant-guerre. Les conséquences s’étendent bien au-delà de l’Ukraine. Les exportations de l’un des principaux producteurs mondiaux de céréales ayant été restreintes, les perturbations de l’approvisionnement et les pressions sur les prix se sont répercutées sur les marchés mondiaux, affectant la sécurité alimentaire, le commerce et les investissements bien au-delà de la région. Au Canada, ces perturbations ont des répercussions non seulement en raison de la hausse des coûts et de la volatilité des marchés, mais aussi parce que la contamination des sols peut limiter l’accès fiable aux marchés, aux fournisseurs et aux partenariats économiques dans les régions touchées par les conflits.

L’impact des mines terrestres se fait sentir non seulement au niveau macroéconomique, mais aussi au niveau microéconomique, en réduisant la main-d’œuvre en raison des blessures et des déplacements de population. Les personnes blessées sont dans l’incapacité de travailler pendant leur convalescence, ce qui réduit la main-d’œuvre disponible et affaiblit l’économie. Une étude a révélé que 61 % des survivants de mines terrestres au Cambodge et 84 % en Afghanistan se sont endettés pour couvrir leurs frais médicaux, ce qui réduit encore davantage les dépenses des ménages et sape l’activité économique.

De plus, les mines terrestres contribuent à des déplacements de population à grande échelle, empêchant les réfugiés de retourner en toute sécurité dans leur pays d’origine. Cela épuise le réservoir de main-d’œuvre sur lequel reposent les économies locales et entrave la reconstruction et la croissance économiques. Sous le régime d’Assad, plus de 12,3 millions de personnes ont été déplacées en Syrie et dans les pays voisins après plus de 13 ans de conflit.

Aujourd’hui, bon nombre de ces populations déplacées restent dans l’impossibilité de regagner leurs foyers en Syrie en raison de la menace persistante des mines terrestres, ce qui met encore davantage à rude épreuve les économies de leurs pays d’origine.

Le déminage : de terrains plus sûrs à des économies et des partenariats plus solides

Les mines terrestres constituent une menace qui perdure pendant des décennies après la fin d’un conflit. La Croatie a déclaré en 2026 qu’elle était enfin débarrassée de ses mines terrestres, marquant la fin d’une campagne de déminage qui a duré trois décennies. Les trente années d’efforts de déminage menés par la Croatie illustrent le frein économique persistant causé par les mines terrestres. Mais comme le montrent les données internationales, le déminage humanitaire est particulièrement bien placé pour transformer les environnements post-conflit en moteurs de relance et de croissance.

En Colombie, par exemple, les projets de déminage humanitaire, contrairement au déminage militaire – qui n’apporte que peu de retombées économiques car il se limite à des opérations tactiques plutôt qu’à un déminage complet –, peuvent faire progresser le PIB municipal de 0,8 %, chaque dollar dépensé générant environ 7 dollars de retombées en l’espace d’une seule année.

L’étude met également en évidence des bénéfices socio-économiques plus larges : la scolarisation augmente, le ratio élèves/enseignant s’améliore et les résultats des élèves en mathématiques et en lecture progressent de 6,7 à 8,1 points de pourcentage. Ces progrès éducatifs permettent à leur tour de développer des compétences professionnelles, ce qui permet aux individus d’accéder à de meilleurs emplois, de percevoir des revenus plus élevés et de contribuer plus efficacement à la croissance économique à long terme.

Un autre exemple concret de l’impact économique positif du déminage humanitaire est visible à Bissine, au Sénégal, autrefois connue comme le « grenier du Sénégal », avant d’être abandonnée en raison du conflit et des mines terrestres. Aujourd’hui, les opérations de déminage menées par Humanity & Inclusion ont permis de déminer près de 95 000 m² de terres, permettant ainsi aux familles de revenir s’y installer après 30 ans. Le village, qui compte désormais environ 375 habitants, a repris ses activités agricoles et rouvert son école, dont les effectifs sont passés de 29 à 130 élèves, marquant ainsi les premiers pas vers la revitalisation tant de la communauté que de son économie.

Le déminage humanitaire ne se contente pas de rétablir la sécurité et les moyens de subsistance dans les communautés touchées ; il crée également des opportunités concrètes pour le Canada. Des régions plus sûres et plus stables réduisent les coûts opérationnels des entreprises canadiennes à l’étranger, améliorent l’accès aux ressources et aux partenariats et favorisent les échanges commerciaux avec des communautés qui font confiance à ceux qui ont soutenu leur relance.

Le rôle du Canada

Si le Canada considère la lutte contre les mines comme faisant partie intégrante de sa stratégie économique et de sécurité, et non pas uniquement comme une aide humanitaire, cela modifie la manière dont il investit, établit des partenariats et exerce son leadership, ainsi que les domaines dans lesquels il intervient. La vision du Canada d’un monde où les puissances intermédiaires s’unissent pour contrer l’hégémonie peut encore se concrétiser. Avec le retrait de cinq pays du Traité d’Ottawa en 2025, le gouvernement Carney a l’occasion de réaffirmer le leadership du Canada en matière de lutte humanitaire contre les mines, tout en faisant progresser à la fois ses principes et ses intérêts stratégiques. En 2024, le Canada a consacré 37,9 millions de dollars à des projets de lutte contre les mines, soit une baisse de 31 % par rapport aux 54,9 millions de dollars alloués en 2023. Inverser cette tendance en rétablissant un financement annuel de 50 millions de dollars canadiens constituerait une première mesure concrète.

Mais le leadership ne se limite pas au financement. Le Canada devrait également défendre activement le Traité d’Ottawa et faire pression sur les autres États pour qu’ils respectent leurs engagements en matière de protection des civils contre les mines terrestres. Cela permettrait de renforcer l’influence diplomatique du Canada, de consolider la sécurité internationale et de le positionner comme un partenaire fiable à un moment où les normes humanitaires sont mises à rude épreuve.

C’est là que le pragmatisme fondé sur les valeurs de Carney trouve une expression concrète.

Si ce cadre implique d’aligner la solidarité, les droits de l’homme et l’intégrité territoriale sur les intérêts stratégiques, la lutte contre les mines est un exemple quasi parfait de la manière de mettre en œuvre cet alignement. Le déminage réduit les dommages causés aux civils, permet de remettre les terres en état de productivité, renforce les systèmes alimentaires et les chaînes d’approvisionnement, et aide les États vulnérables à retrouver leur autonomie économique et le contrôle de leur territoire. En retour, des environnements plus sûrs et plus stables favorisent le commerce, l’investissement et l’engagement économique, ce qui peut également profiter au Canada.

Loin d’être un simple exercice humanitaire, la lutte contre les mines est une forme d’art de gouverner stratégique. Elle favorise la sécurité humaine, contribué à la croissance et à la résilience à long terme, et soutient le type de stabilité géopolitique que les puissances moyennes peuvent aider à maintenir. En ce sens, le réalisme fondé sur les valeurs passe de la rhétorique à la stratégie.

En jouant un rôle de premier plan dans le déminage humanitaire, le Canada peut démontrer que le leadership fondé sur des principes, les opportunités économiques et la sécurité ne sont pas des objectifs concurrents, mais bien des éléments qui se renforcent mutuellement. Le Canada n’a pas à choisir ici entre ses valeurs et ses intérêts. Le déminage est l’un des rares domaines où il peut faire progresser les deux, de manière délibérée.

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