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Les 100 premiers jours de Joe Biden

Le nouveau président américain sera aux prises dès le premier jour avec trois crises majeures : pandémique, économique et démocratique

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19 janvier, 2021
Joe Biden s’appuiera sur son expérience acquise à la Maison Blanche à titre de Vice-Président. Olivier Douliery-Pool/Getty Images

Les adversaires de Donald Trump poussent un soupir de soulagement cette semaine alors que Joe Biden entre à la Maison-Blanche. Mais les 25 000 soldats de la Garde nationale déployés pour assurer la sécurité des rues de Washington rappellent que les États-Unis traversent l’une des périodes les plus sombres de leur histoire. Joe Biden hérite d’un pays en proie à trois crises majeures : pandémique, économique et démocratique. Chacune de ces crises représenterait à elle seule un défi colossal. Comme il est d’usage aux États-Unis, les observateurs feront un bilan des premières réalisations du président dans une centaine de jours. Biden aura besoin de plus de temps pour relancer le pays, mais son expérience à Washington, son empathie, son style rassembleur et sa tendance à faire profil bas seront utiles pour aider les États-Unis à s’éloigner du précipice.

L’expérience et l’empathie pour tuer le virus

Biden succède à un président qui a négligé l’importance du virus depuis le début de la crise.

Les autorités américaines prévoyant 90 000 décès de la COVID-19 d’ici trois semaines, la pandémie représentera un défi de tous les instants pour Joe Biden. Comme l’ont montré les entretiens du journaliste Bob Woodward avec Donald Trump il y a quelques mois, Biden succède à un président qui a négligé l’importance du virus depuis le début de la crise. Trump a utilisé le mégaphone présidentiel pour inviter ses partisans à continuer à vivre normalement, notamment lors de ses rassemblements électoraux où peu de gens portaient le masque et respectaient la distanciation physique.

Résultat : Trump a lui-même contracté le virus, et des dizaines de millions d’Américains qui l’admirent ont pris les recommandations de santé publique à la légère pendant des mois. Les partisans de Trump ne sont évidemment pas les seuls responsables de la flambée de cas de COVID-19, mais l’infection de nombreux proches de Trump (le vice-président Mike Pence, l’avocat Rudy Giuliani, etc.) suggère que ceux qui insistent pour « vivre normalement » sont particulièrement à risque.

Joe Biden veut donc rompre avec l’approche de Trump d’au moins deux façons. D’une part, sa longue expérience à Washington a été dénoncée par les partisans de Trump, qui le considèrent comme le politicien de carrière par excellence. Les onze premiers mois de la pandémie illustrent cependant le risque de confier la Maison-Blanche à un novice en politique. Désorganisation, messages contradictoires, attaques publiques contre les experts de la cellule de crise de la Maison-Blanche sur la COVID-19, telles ont été les tendances de la politique de Trump pour gérer le virus.

Biden ne sera pas parfait non plus, mais son expérience à la Maison-Blanche pendant les huit années de la présidence Obama, et sa contribution à la formulation des réponses américaines à la pandémie de H1N1 en 2009 et d’Ebola en 2014, suggèrent qu’il a davantage le profil de l’emploi. En outre, sa décision de s’entourer des meilleurs scientifiques, de suivre leurs conseils et de les remettre au cœur du processus décisionnel permet de croire en ses chances d’accélérer la campagne de vaccination. Biden promet d’ailleurs d’inoculer 100 millions d’Américains en 100 jours.

D’autre part, Biden utilisera le mégaphone présidentiel non pas pour exhorter les Américains à continuer à vivre sans précautions, mais plutôt pour les implorer de prendre le virus plus au sérieux et de respecter les mesures pour ralentir sa progression. C’est dans cet esprit qu’un de ses premiers décrets présidentiels veut rendre obligatoire le port du masque dans les espaces et les bâtiments sous juridiction fédérale. Les plus fervents partisans de Trump accueilleront cette mesure avec indifférence, sinon hostilité. Elle pourrait toutefois gagner en popularité si Biden réussit à dépolitiser les discussions nationales sur la COVID-19 et martèle que les Américains doivent s’unir et faire preuve de la même empathie qu’il a pour les malades, les familles en deuil et les travailleurs de la santé qui ont été si profondément touchés par cette tragédie nationale. Historiquement, les présidents ont souvent eu la capacité d’influencer les normes du pays et Biden tentera certainement sa chance.

Un président rassembleur pour relancer l’économie ?

Le 46e président a un autre argument pour convaincre les Américains de prendre la COVID-19 au sérieux : le virus s’accompagne d’une crise économique sans précédent depuis la Grande Dépression des années 1930

Le 46e président a un autre argument pour convaincre les Américains de prendre la COVID-19 au sérieux : le virus s’accompagne d’une crise économique sans précédent depuis la Grande Dépression des années 1930, et les derniers mois montrent qu’une société paralysée par la maladie ne peut tout simplement pas vivre le rêve américain. Au début de la pandémie, Donald Trump craignait à juste titre les effets des mesures de confinement sur l’économie. Le taux de chômage national est notamment passé de 3,5 % en février 2020 à près de 15 % en avril, alors que Trump croyait pouvoir compter sur la bonne santé des indicateurs économiques pour sa réélection. Joe Biden a gagné l’élection, mais il faut noter que Trump restait malgré tout le favori des électeurs pour gérer l’économie.

Le démocrate devra donc confondre les sceptiques avec le vaste plan de relance qu’il vient de dévoiler : des investissements de 1900 milliards, dont plusieurs mesures s’inspirent des idées du sénateur du Vermont Bernie Sanders et font l’envie des plus à gauche. En effet, le plan Biden propose de porter le salaire minimum à 15 dollars dans tout le pays et de verser aux Américains moins fortunés une aide individuelle de 1400 dollars. Le démocrate promet également de dévoiler d’autres investissements majeurs d’ici février, dont d’importantes subventions pour le développement des énergies renouvelables.

Toutefois, ce programme économique restera lettre morte si le Congrès américain refuse de l’adopter. À ce titre, les démocrates sont certes majoritaires à la Chambre des représentants et au Sénat, mais les sénateurs républicains restent suffisamment puissants pour obliger Biden à faire des compromis. Il faut l’accord de 60 sénateurs sur 100 pour clore les débats et voter les budgets au Sénat, à moins que le parti majoritaire ne décide de contourner cet obstacle par une mesure du Congrès appelée « reconciliation process ». L’avantage de cette mesure est qu’elle permettrait aux démocrates d’obtenir l’adoption du plan de relance de Biden par un vote à la majorité simple, sans faire trop de compromis avec les sénateurs républicains. Elle saperait cependant l’image de rassembleur que Biden a voulu projeter depuis sa victoire présidentielle, et qui semble encore plus essentielle après la prise d’assaut du Congrès par des partisans de Trump le 6 janvier.

Donner l’exemple à l’heure des extrémismes

Car il ne faut pas se faire d’illusions : les États-Unis ont vécu une véritable catastrophe ce jour-là et traversent actuellement l’une des plus graves crises démocratiques de leur histoire. Intoxiqués par les fausses informations et les théories du complot selon lesquelles des fraudes électorales majeures seraient à l’origine de la défaite de Trump à l’élection de 2020, de fidèles partisans du milliardaire et de mouvances d’extrême droite comme les Proud Boys et QAnon ont cru bon d’entrer de force au Capitole pour interrompre la certification de l’élection de Biden. Certains indices et témoignages suggèrent même que les manifestants n’auraient pas hésité à s’en prendre physiquement à certains élus s’ils en avaient eu l’occasion, sous prétexte que ceux-ci seraient complices d’un « État profond » qui complote contre Trump depuis son arrivée à la Maison-Blanche.

Joe Biden entre donc à la Maison-Blanche à un moment où près de la moitié des Américains semblent croire à son illégitimité.

On pourrait être tenté de croire que ce type de croyance est marginal. Mais le sénateur républicain Ted Cruz, fortement critiqué pour son soutien à de telles théories, faisait remarquer lors des débats au Congrès précédant l’attaque du 6 janvier que 39 % des Américains sont entièrement ou partiellement d’accord que l’élection présidentielle de 2020 a été truquée. Joe Biden entre donc à la Maison-Blanche à un moment où près de la moitié des Américains semblent croire à son illégitimité. Jusqu’à présent, l’attitude de Biden a été de faire profil bas et d’éviter de jeter davantage d’huile sur le feu de l’extrémisme.

Cependant, le Congrès a entamé une procédure de destitution contre le président Trump, dont l’issue ne sera connue qu’au début de la présidence de Biden. De nombreux Américains souhaitent que le Sénat condamne le milliardaire et lui interdise de se présenter aux élections présidentielles à l’avenir, notamment en 2024.

Lorsque ce débat aura lieu, Biden sera confronté à l’un des plus grands dilemmes de sa jeune présidence: préconiser une ligne dure envers Trump, au risque d’alimenter davantage l’extrémisme qui a failli mettre la démocratie américaine à genoux le 6 janvier, ou inviter les Américains à passer rapidement à autre chose pour calmer le jeu, ce qui reviendrait à fermer en partie les yeux sur l’un des actes les plus odieux jamais commis contre des institutions politiques américaines vieilles de près 250 ans.

En février dernier, lors d’enquêtes terrain sur les élections de 2020, nous avons eu l’occasion de rencontrer personnellement Joe Biden et d’échanger quelques minutes avec lui à Manchester au New Hampshire. Ses partisans et lui ne semblaient pas particulièrement confiants de pouvoir gagner les primaires démocrates après des résultats décevants en début de parcours. Ils se doutaient encore moins que Biden serait, un an plus tard, à la barre d’un pays en proie à de telles crises, pandémique, économique et démocratique. Le démocrate avait toutefois raison sur un point : la réélection de Trump pour un second mandat était susceptible de changer le visage des États-Unis à jamais. Reste à voir s’il n’est pas déjà défiguré.

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