Les Canadiens doivent-ils résister, capituler ou se rebeller contre Trump ? La Révolution américaine peut nous donner quelques pistes de réflexion
Des relations tendues avec une puissance dominante, des dirigeants imprévisibles et une forte dépendance : les Canadiens sont aujourd’hui confrontés à un dilemme que les colons américains auraient bien connu. Est-il temps de résister ?
Une parodie du tableau Washington traversant le Delaware, réinterprétée avec Mark Carney sous un drapeau canadien.
Nous en sommes arrivés à un stade du règne fastueux de Donald Trump où le président américain est de plus en plus souvent comparé au roi George III, ce tyran et fou présumé dont la politique avait contraint les Treize Colonies à rompre leurs liens avec la Grande-Bretagne. Le penchant de M. Trump pour les ornements dorés ostentatoires et son empressement à ériger des monuments à sa propre gloire, le dernier en date étant un arc de triomphe surdimensionné, s’inscrivent sans aucun doute dans la lignée des excès royaux de mauvais goût. Son incontinence verbale et ses déclarations souvent bizarres soulèvent des questions quant à son sain d’esprit.
Sa décision de gouverner par décret, en favorisant ses acolytes, en punissant ses ennemis et en ignorant un Congrès élu, ressemble suffisamment aux agissements d’un tyran pour avoir provoqué les immenses manifestations « No Kings » de mars. Ce slogan rejette ce que beaucoup considèrent comme une dérive vers un régime autocratique, alors que des millions de personnes ont défilé dans des villes à travers les États-Unis. Ce sentiment était universel ; d’importantes manifestations ont eu lieu en Grande-Bretagne, en France, en Allemagne et au Portugal. Au Canada, quelques centaines de personnes se sont rassemblées à Toronto, sa plus grande ville, pour une manifestation bien timide compte tenu des enjeux.
Une relation mise à rude épreuve
Si Trump est la réincarnation du roi George, les Canadiens correspondent parfaitement au rôle des colons américains révoltés et opprimés. Le Canada n’est pas officiellement une colonie américaine. Mais pendant une grande partie du siècle dernier, il s’est contenté d’agir comme telle, devenant de plus en plus dépendant des États-Unis pour sa sécurité économique et militaire, expédiant volontiers des matières premières vers la métropole pour y être transformées, et misant sa survie sur un ordre fondé sur des règles largement créées et dirigé par les Américains. La remarque sarcastique de Trump selon laquelle « le Canada ne vit que grâce aux États-Unis » se rapprochait de manière dérangeante de la vérité.
Les Canadiens se trouvent aujourd’hui dans la même situation que les colons avant les violences de Lexington et Concord en avril 1775, moment où les tensions politiques ont brusquement cédé la place à un affrontement armé entre les forces britanniques et les milices coloniales, marquant le début de la Révolution américaine. On constate une acceptation à contrecœur du fait que cette relation asymétrique a changé, une incrédulité face au fait que les appels à la raison soient restés lettre morte, et une colère face aux difficultés économiques causées par une série de mesures punitives apparemment capricieuses. Et, tout comme les colons avant la révolution, les Canadiens sont divisés quant à la marche à suivre. Certains aspirent à ce que l’ancienne relation soit rétablie. D’autres prônent une rupture totale. Un troisième groupe, dont fait partie le gouvernement libéral, souhaite majoritairement une solution intermédiaire entre ces deux extrêmes.
La violence ouverte n’est pas à l’ordre du jour pour l’instant, bien que les responsables de la planification militaire au ministère de la Défense étudient, selon certaines informations, des réponses possibles à une invasion américaine. Jusqu’à présent, l’agression a pris la forme de menacé répétées d’annexion de la part du président Trump, ce qui soulève la question suivante : le Canada doit-il se rebeller, capituler ou opter pour une voie intermédiaire ?
Comment fonctionnait le système impérial
Pour répondre à cette question, il est utile d’examiner ce qui a poussé les Treize Colonies à se révolter il y a 250 ans. La Grande-Bretagne avait entretenu avec elles une relation à distance pendant la majeure partie de leur existence. Elle comptait sur les gouverneurs coloniaux britanniques pour être ses yeux et ses oreilles sur le terrain. Ceux-ci collaboraient avec les assemblées législatives locales. Elle exerçait son contrôle en réglementant le commerce par des lois de navigation. En vertu de ces lois et de la législation connexe, la Grande-Bretagne limitait ce que les colons pouvaient commercialiser, avec qui ils pouvaient commercer, les navires qu’ils pouvaient utiliser, ainsi que la nationalité des marins.
Des droits de douane britanniques s’appliquaient aux importations, mais leur application était peu stricte. La politique britannique décourageait l’industrie manufacturière coloniale susceptible de concurrencer les marchands des îles britanniques et encourageait les colonies à expédier des matières premières vers la métropole, où elles étaient transformées en produits manufacturés puis revendues aux colons à un prix plus élevé. En contrepartie, l’armée et la marine britanniques assuraient la défense. Cela revêtait une importance particulière lorsque le Canada était sous le contrôle d’une France hostile.
Des tensions à la rupture
Les restrictions commerciales et industrielles suscitaient un certain mécontentement. Et tous les gouverneurs britanniques ne s’entendaient pas forcément bien avec leur assemblée législative. Mais dans l’ensemble, le système fonctionna jusqu’en 1760, date à laquelle les Britanniques chassèrent les Français du Canada et en firent une colonie britannique. L’absence d’ennemis étrangers à leurs portes permit aux colons de se concentrer sur leurs griefs à l’égard de la Grande-Bretagne.
Ces griefs s’intensifièrent alors que la Grande-Bretagne, accablée par les dettes de guerre, tentait de remettre de l’ordre dans ses finances et de réorganiser son empire considérablement étendu.
Elle décréta que les lois de navigation devaient être strictement appliquées, imposa une série de nouveaux impôts et avertit les colons de ne pas occuper les terres qu’ils convoitaient à l’ouest des Appalaches. Les manifestations, comme la Boston Tea Party de 1773, furent rapidement réprimées par des mesures punitives. Les pétitions adressées au roi et au Parlement britannique pour demander grâce restèrent sans réponse. Le roi et ses ministres ignoraient, ou ne se souciaient pas, des souffrances des colons.
Finalement, les événements ont poussé les colonies vers la confrontation. La colère s’est transformée en indignation, mais il n’y avait pas d’accord sur la manière de réagir. Au départ, seul un groupe marginal prônait l’indépendance. Beaucoup souhaitaient modifier les termes de la relation tout en demeurant au sein de l’Empire britannique. Un autre groupe estimait qu’il était déloyal de remettre en cause les actions du roi. La situation aurait pu basculer d’un côté comme de l’autre. Finalement, ceux qui appelaient à l’indépendance ont mobilisé suffisamment de soutiens pour entraîner les indécis dans leur sillage et punir les loyalistes.
Lorsque le Congrès continental décida de prendre les armes contre la Grande-Bretagne, il se trouva confronté à une série de défis dont les grandes lignes peuvent sembler familières aux Canadiens qui envisagent une rupture avec les États-Unis : les Treize Colonies se retrouvèrent soudain livrées à elles-mêmes en matière de sécurité. Elles étaient terriblement mal préparées. Chaque colonie disposait d’une milice, mais il n’existait ni armée ni marine communes, ni grande capacité à fabriquer les armes dont elles avaient besoin. Dans des lettres de l’époque, les délégués au Congrès continental discutaient de la manière de fabriquer ou de se procurer un élément aussi essentiel que la poudre à canon. Benjamin Franklin souhaitait fabriquer des piques pour transpercer l’ennemi. La sécurité n’était pas leur seule préoccupation. Dépendantes de la Grande-Bretagne pour leur commerce, elles devaient trouver, du jour au lendemain, de nouveaux marchés d’exportation et de nouvelles sources d’importation. Et elles devaient réunir l’argent nécessaire pour tout financer.
Des demandes furent adressées à la France, à la Prusse, à la Russie, à l’Espagne, à la Toscane et aux Provinces-Unies (les Pays-Bas) pour obtenir leur soutien.La France répondit à l’appel, estimant qu’une guerre prolongée affaiblirait son ennemi de longue date, la Grande-Bretagne. Elle fournit des navires, des hommes, des armes et des munitions ; accorda des prêts de plus en plus importants ; et ouvrit ses ports au commerce. Son ministre des Affaires étrangères, le comte de Vergennes, craignait que les colonies ne se réconcilient avec la Grande-Bretagne et ne renouent leurs anciennes relations commerciales. Ses craintes se concrétisèrent lorsque le traité de paix, le Traité de Paris, fut signé en 1783. Les marchands de Grande-Bretagne et des États-Unis, nouvellement créés, reprirent leur commerce transatlantique. La France se retrouva mise à l’écart.
La situation du Canada aujourd’hui
Il existe des différences entre la situation du Canada aujourd’hui et celle des colons américains. Un océan séparait les colonies de la Grande-Bretagne. Le Canada est situé juste à côté d’un pays que la majorité des Canadiens considère comme une grande menacé pour la sécurité. Cette proximité géographique complique la donne commerciale. Il est plus facile pour les fabricants canadiens de vendre leurs biens et services aux États-Unis qu’à des clients plus éloignés. Les Canadiens ne se considèrent pas comme des Américains, alors que les colons se considéraient comme de loyaux Britanniques jusqu’au moment où ils cessèrent de l’être. En tant que citoyens d’un pays souverain, les Canadiens sont censés disposer déjà de la liberté d’autogouvernement que recherchaient les colons.
Pourtant, les similitudes entre les deux cas sont frappantes. Les droits de douane punitifs et provocateurs imposés par Trump sur les produits canadiens font écho aux impôts prélevés par le roi sur les colons. Ils ont suscité une réaction tout aussi angoissée. Trump, à l’instar du roi, semble inconscient des dommages économiques qu’il cause et de la manière dont ses actions et son attitude dédaigneuse ont détérioré une relation autrefois amicale. Selon un sondage d’Environics Research, le pourcentage de Canadiens considérant les États-Unis comme un ami a chuté à 36 % au début de l’année, contre 60 % en 2020 et 89 % en 2013. Quatre sur dix pensent qu’une invasion américaine est possible. Un sondage réalisé par Nanos Research en janvier indiquait que 58,1 % des Canadiens considéraient les États-Unis comme une grande menacé pour la sécurité du Canada.
À la recherche d’alternatives
Les tentatives du premier ministre canadien Mark Carney pour trouver de nouveaux partenaires commerciaux font écho à la ruée des colonies vers d’autres marchés afin d’écouler leurs marchandises. Le Premier ministre s’est rendu dans 25 pays et a signé 20 accords commerciaux ou de défense au cours de sa première année au pouvoir et espère signer trois accords majeurs, dont un avec l’Inde, d’ici fin 2026.
Le partenariat stratégique avec la Chine, annoncé en janvier, a particulièrement retenu l’attention, en partie parce qu’il a suscité la colère du président ,qui a menacé d’imposer des droits de douane de 100 % si le Canada allait plus loin. Mais cela a également marqué un réchauffement des relations entre le Canada et la Chine, qui s’étaient refroidies après que la Chine eut emprisonné un diplomate et un homme d’affaires canadiens en 2018 pour espionnage présumé et les eut détenus pendant plus de 1 000 jours. Renouer le dialogue avec la Chine n’est pas sans rappeler que les colons se sont tournés vers la France, leur ennemie traditionnelle, à l’heure où ils en avaient le plus besoin.
Sécurité et dépendance
Les similitudes se poursuivent dans le domaine de la défense. Après s’être contenté pendant des années de consacrer un minimum de ressources à la sécurité, le gouvernement investit aujourd’hui des dizaines de milliards pour armer, équiper et rémunérer ses forces armées. Cette année, le Canada a enfin atteint l’objectif convenu entre les pays de l’OTAN, consistant à consacrer 2 % du PIB à la défense, et vise désormais un nouvel objectif de 5 % d’ici 2035. Les colons ont créé et équipé une armée et une marine pour mener leur révolution, bien qu’ils aient bénéficié d’une aide substantielle de la France.
Ils l’ont fait tout en gérant de profondes divisions entre les groupes prônant la réconciliation et ceux déterminés à obtenir l’indépendance. Ces divisions ne sont pas aussi marquées au Canada. Certains sont ouverts à l’idée d’adhérer à l’Union européenne, ce qui s’apparenterait à une rébellion aux yeux du président Trump. Un sondage a indiqué que 42 % des Canadiens étaient favorables à cette idée. Parmi eux ne figure pas le Premier ministre Carney, qui a déclaré qu’il cherchait à renforcer la collaboration avec le bloc des 27, mais que l’adhésion « n’est pas la voie que nous avons choisie ».
Résister, s’adapter ou s’accommoder
Céder aux menacé américaines, partisanes, même si cela n’est pas présenté comme tel. Steve Globerman, de l’Institut Fraser, a fait valoir que si des mesures de rétorsion contre les droits de douane pouvaient sembler satisfaisantes, elles finiraient par nuire à l’économie canadienne. L’ancienne chef du Parti conservateur, Erin O’Toole, a mis en garde contre « les références absurdes à la guerre de 1812 » et a suggéré que le Canada réponde aux préoccupations américaines et discute d’une meilleure intégration à la frontière ainsi que d’un partenariat énergétique, dans l’espoir d’une réconciliation à terme. La première ministre de l’Alberta, Danielle Smith, a été critiquée pour s’être rendue à Mar-a-Lago, ce que ses détracteurs ont perçu comme une tentative d’apaiser Donald Trump.
Le premier ministre Carney a joué la carte de la prudence. Il a reconnu, dans un discours vidéo prononcé en avril, que « bon nombre de nos anciens atouts, fondés sur nos relations étroites avec les États-Unis, sont devenus nos faiblesses, des faiblesses que nous devons corriger ». Il a évoqué la nécessité pour le Canada de « reprendre le contrôle de notre sécurité, de nos frontières et de notre avenir ». La vidéo s’ouvrait sur des roulements de tambour aux accents martiaux, et le Premier ministre employait des expressions telles que « force écrasante ». Mais il envisage de poursuivre cette relation, sous une forme modifiée, le Canada devenant « moins dépendant des États-Unis », tout en conservant l’accord commercial entre le Canada, les États-Unis et le Mexique. Sa popularité toujours intacte suggère que les Canadiens soutiennent la voie qu’il a tracée.
On ne sait pas si l’imprévisible Trump continuera à serrer la vis au Canada avec des droits de douane plus élevés et des discours belliqueux sur l’annexion. Le roi Charles l’a peut-être fait réfléchir lorsqu’il a rappelé au président américain, lors de sa visite d’État à Washington en avril, qu’il était également roi du Canada. C’était une manière subtile de lui dire de ne pas s’en mêler. Trump, qui se prend pour un roi, pourrait saisir l’allusion à un autre monarque. C’est le genre de diplomatie que le roi George aurait compris.
