L’économie creuse mais résiliente du Liban

En dépit de la paralysie du gouvernement, de l’effondrement du système bancaire et de la guerre dans le sud, le secteur privé libanais trouve le moyen d’aller de l’avant.

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22 April, 2024
Des déposants en colère ont allumé des feux devant la Banque du Liban à Beyrouth. Photo : Fin De Pencier.
Fin DePencier
By: Fin DePencier
Journaliste, photographe et cinéaste

Mes trois longs séjours au Liban en tant que journaliste m’ont appris qu’il est nécessaire de s’entourer d’un certain type d’amis, ici. Il s’agit de ceux qui peuvent vous guider en toute sécurité autour d’un barrage routier ou qui savent instinctivement quel gars il est bon de soudoyer. Ils font avancer les choses, lorsque cela peut vous sembler impossible.

Les Libanais ont un mot pour désigner ce type de corruption quotidienne et d’intelligence de la rue : Harbookh.

« Shou fal Harbou2 ! » (Cette personne est un vrai Harbookh).

Si vous restez ici suffisamment longtemps, vous devrez également développer ces compétences, en particulier si vous êtes dans des affaires. Ce sont les instincts de survie nécessaires pour prospérer dans un État en déliquescence.

En 2019, le système bancaire libanais s’est effondré sous le poids d’une dette publique insoutenable et d’une corruption endémique. En réponse à cette situation, les autorités ont restreint l’accès des déposants à leurs économies, déclenchant ainsi des mois d’émeutes ; une période surnommée la « révolution d’octobre ». Depuis, des dizaines de milliards de dépôts ont été gelés et pourraient ne jamais être récupérés.

Il y a quelques semaines, des dizaines de déposants en colère ont lancé des feux d’artifice et allumé des feux devant la Banque du Liban à Beyrouth. Des milliers de personnes participaient en général à ces manifestations, mais la plupart d’entre elles ont perdu espoir de récupérer leurs économies.

Pour Saeed Zwayhed, qui protestait ce jour-là, abandonner n’est pas une option. Il avait épargné pendant des décennies et s’apprêtait à prendre sa retraite, mais il a perdu 700 000 USD placés dans les banques.

« Beaucoup de gens disent que l’argent s’est déjà évaporé. Mais nous savons que l’argent ne peut pas s’évaporer, qu’il a été transféré vers d’autres comptes », affirme-t-il.

« Les hommes politiques ont réussi à faire sortir leur argent du Liban : vers l’Europe, le Canada, les États-Unis. Certains d’entre eux ont emporté de l’argent liquide, si bien que personne ne connaît la véritable histoire de leurs dépôts. »

Après l’effondrement des banques, la lire libanaise est entrée dans une spirale hyperinflationniste. Avant la crise, la lire était indexée à un taux de 1 500 pour un dollar américain. Elle s’échange actuellement à 89 000 sur le marché noir. Avec un secteur financier défunt, l’économie libanaise est aujourd’hui presque entièrement basée sur l’argent liquide. La seule exception concerne les zones contrôlées par le Hezbollah, parti politique islamiste chiite et organisation désignée comme terroriste par le Canada. Leurs banques sont encore robustes, car elles n’ont jamais prêté d’argent au gouvernement.

Le gouvernement est en faillite depuis la crise, mais ses règles et règlements sont toujours en place. Je suis arrivé au Liban fin février pour rendre compte du conflit entre le Hezbollah et Israël. Pour obtenir une accréditation de presse, mes collègues et moi avons d’abord dû nous rendre au ministère de l’information à Beyrouth. Les deux premiers étages n’avaient pas d’électricité, les bureaux avaient été renversés et des détritus étaient éparpillés dans les pièces. Cela ressemblait plus à une maison hantée qu’à un bâtiment gouvernemental officiel.

Après avoir trouvé le bureau et reçu nos lettres, nous avons été dirigés vers un nouveau bureaucrate qui nous a demandé d’effectuer un virement de 50 $ en faveur de l’armée si nous voulions nous présenter dans le sud. Ensuite, nous avons été redirigés vers les services de renseignements militaires à Saïda. Cela s’est résumé à faire imprimer par un type en sandales une autorisation qui ressemblait à un coupon. Mes collègues n’ont reçu qu’une seule autorisation pour eux deux.

Naturellement, rien de tout cela n’était vraiment nécessaire, car, au final, nous avons rencontré un harbookh ayant des amis au sein du Hezbollah, qui s’est avéré tout aussi précieux, sinon plus, que n’importe quelle autorisation officielle. Il nous a servi d’intermédiaire avec la structure gouvernementale alternative du Sud-Liban contrôlée par le Hezbollah, ce que personne au sein du gouvernement officiel n’a voulu faire pour nous.

Sachant cela, imaginez que vous essayez d’obtenir toutes les autorisations beaucoup plus complexes que nécessite, par exemple, la construction d’une usine. Avec un gouvernement opérationnel, l’examen de votre dossier pourrait prendre plusieurs mois. Au Liban, n’y pensez même pas.

Depuis près de deux ans, la famille de Hagop Panossian attend que le gouvernement approuve son projet de construction. En vain. Hagop Panossian est professeur de gestion à l’Université américaine de Beyrouth (AUB), l’une des universités les plus prestigieuses du Moyen-Orient. Je me suis assis avec lui sur le campus étincelant du centre-ville de Beyrouth.

Selon M. Panossian, le secteur privé libanais est capable de survivre à n’importe quelle crise, malgré la sclérose et les dysfonctionnements du gouvernement.

« Le secteur privé libanais s’est habitué à ne pas dépendre des services du gouvernement, et le gouvernement s’est habitué à ne pas percevoir beaucoup de taxes de la part du secteur privé », explique-t-il.

Cette indifférence réciproque a précédé la crise de 2019.

« La plupart des entreprises libanaises ont toujours tenu deux livres de comptes : l’un pour elles-mêmes et l’autre pour le gouvernement. »

Du fait que l’argent ne circule pas dans le système bancaire et que la coopération entre le gouvernement et le secteur privé reste limitée, il est difficile de savoir exactement ce qui se passe dans l’économie libanaise. Mais du côté des consommateurs, « quand vous voyez ce que les gens dépensent, il est clair qu’il y a beaucoup d’argent liquide en circulation », déclare M. Panossian.

Mais une forte circulation d’argent liquide ne signifie pas nécessairement un niveau élevé de production nationale. Selon le Centre Khayrallah d’études sur la diaspora libanaise, la diaspora libanaise est au moins aussi importante que sa population indigène, qui compte quatre millions de personnes. Selon certaines estimations, la diaspora pourrait atteindre 14 millions de personnes.

Rien qu’au Canada, il y a entre 200 000 et 400 000 expatriés libanais, selon le gouvernement fédéral.

En injectant des liquidités dans l’économie, cette diaspora joue un rôle essentiel. Selon le Forum économique mondial, les envois de fonds au Liban se sont élevés à 6,8 milliards de dollars américains en 2022, ce qui représente 38  % du PIB du pays.

« Pratiquement toutes les familles libanaises comptent 1 ou 2 membres travaillant à l’étranger, principalement dans le Golfe », indique M. Panossian.

Les jeunes esprits les plus brillants du Liban – ceux diplômés de l’AUB – ne trouvent pas d’emploi au Liban, à moins que leur famille ne dispose déjà d’une entreprise bien établie. En revanche, ils trouvent du travail dans le Golfe, et, de là, envoient des fonds à leurs parents qui ont financé leur formation.

Sana Awar a obtenu une licence en ingénierie informatique et des communications à l’AUB en 2021. Presque tous ses amis ont quitté le Liban, mais Sana était déterminée à se construire une vie dans sa précieuse patrie. Elle travaille pour MultiLane, une entreprise libanaise qui fabrique du matériel pour les centres de données.

« La plupart de nos activités se déroulent aux États-Unis, puis quelques unes en Europe ainsi qu’en Asie du Sud-Est. Mais nous n’avons pas d’activité au Liban », déclare-t-elle.

Les entreprises libanaises qui ont accès à un marché d’exportation fiable sont encore en sécurité, selon Panossian.

« Mais, si vous exportez, l’argent ne revient pas au Liban. Les entreprises possèdent leurs comptes bancaires en dehors du pays. En d’autres termes, l’argent dépensé au Liban couvre vos dépenses, mais les revenus restent dans d’autres pays », informe-t-il.

Le père de Sana travaille en Arabie saoudite. Son oncle est basé au Liban, mais mène ses affaires au Nigeria et en Irak.

« Tous mes amis ont leur père au Qatar ou en Arabie Saoudite ; du moins ils y vont et reviennent. Il est très rare qu’une famille libanaise se contente de revenus générés uniquement au Liban. »

Les Libanais sont doués pour les affaires, mais ils les mènent de deux façons bien distinctes, selon Sana : légalement à l’extérieur du Liban et illégalement à l’intérieur.

Il fut un temps, pendant la crise, où l’essence au Liban était la plus chère de tous les pays du monde. Cela était en partie lié à un trafic de contrebande de carburant, par lequel le Hezbollah achetait du carburant à un taux subventionné par la Banque du Liban, pour le revendre ensuite au régime syrien à un prix bien plus élevé.

Parallèlement, la crise de l’électricité s’est aggravée au cours des dernières années. En effet, presque tout le monde au Liban dépend encore de deux sources d’électricité distinctes : l’une provenant du réseau électrique public et l’autre d’une société de production privée.

« Vous avez ainsi deux générateurs principaux dans un quartier, et les propriétaires s’entendent pour fixer leurs prix, ce qui rend l’électricité ridiculement chère », explique Sana.

Selon le Dr Sarkis Khoury, lorsque le gouvernement a tenté de remettre en état le réseau public et de recommencer à fournir de l’électricité 24 heures sur 24, un lobby d’entreprises privées de production d’électricité s’est battu et a réussi à empêcher la réparation du réseau, selon le Dr Sarkis Khoury.

Dans ce jeu à somme nulle de la politique et de l’économie libanaises, le seul moyen de gagner est d’adopter une mentalité de Harbookh. Il faut se servir au sommet, demander une faveur ou travestir la vérité chaque fois que c’est possible. Et comme le citoyen lambda au Liban le sait très bien, le changement n’est pas à l’horizon.

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