Opinion

Le Canada doit apprendre aux étudiants à remettre l’IA en question

Apprendre aux Canadiens à utiliser l’IA ne suffit pas. Ils doivent aussi apprendre à la remettre en question.

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12 June, 2026
A smartphone displaying the ChatGPT interface beside a desktop computer.
Julianna Kowlessar
Par : Julianna Kowlessar

Hier, le gouvernement fédéral a dévoilé L’IA pour tous, la nouvelle stratégie nationale du Canada en matière d’intelligence artificielle. Parmi ses engagements figure une Initiative nationale de littératie en IA visant à offrir une formation à l’IA aux étudiants, aux éducateurs et aux Canadiens partout au pays. Cette annonce reflète une reconnaissance croissante du fait que l’IA transforme la manière dont les Canadiens apprennent, travaillent et participent à la vie publique. Mais alors que les décideurs politiques se concentrent sur l’élargissement de l’accès aux outils d’IA, une question tout aussi importante demeure largement sans réponse : que signifie réellement être « alphabétisé à l’IA » ?

Trop souvent, la littératie en IA est présentée comme une compétence technique ou de productivité. L’hypothèse est que les Canadiens doivent apprendre à utiliser l’IA. Pourtant, à l’ère des hypertrucages (deepfakes), des médias synthétiques, de la mésinformation générée par algorithmes et des contenus produits par l’IA, le défi le plus pressant est peut-être d’apprendre à la remettre en question. Si le Canada prend réellement au sérieux la littératie en IA, il devrait fonder son approche sur les principes de l’éducation aux médias et de la pensée critique.

Le Canada entre dans une époque où voir ne signifie plus croire
Des deepfakes à caractère sexuel aux campagnes de mésinformation et de désinformation générées par l’IA qui circulent dans les médias d’information et sur les réseaux sociaux, les effets de l’IA générative deviennent de plus en plus visibles, et de plus en plus difficiles à ignorer.

En tant que chercheuse en littératie médiatique et assistante d’enseignement, j’ai pu constater de première main à quel point les étudiants peinent à naviguer dans des environnements numériques toujours plus complexes. L’essor de l’IA générative a accentué cette incertitude. Nombre de mes étudiants de premier cycle ne considèrent plus la mésinformation comme une simple question d’identification de sites web peu fiables ou de publications trompeuses sur les réseaux sociaux. Ils sont désormais confrontés à un environnement numérique dans lequel pratiquement n’importe quelle image, vidéo, séquence audio ou texte peut être fabriqué de manière convaincante. Face à cette réalité, beaucoup se demandent si les approches traditionnelles de la littératie médiatique demeurent suffisantes et craignent qu’une dépendance croissante aux outils d’IA n’érode leur capacité à exercer une pensée critique autonome.

Une enquête de KPMG au Canada reflète cette inquiétude : parmi les 73 % d’étudiants canadiens interrogés qui utilisent l’IA générative, près de la moitié (48 %) estiment que leurs capacités de pensée critique sont en déclin. Cela soulève de sérieuses questions quant à l’avenir de l’éducation au Canada. Toutes les commissions scolaires canadiennes ne disposent pas encore de politiques officielles concernant l’IA, et plusieurs sont toujours en cours d’élaboration. À mesure que les étudiants utilisent davantage ces outils, une attention accrue doit être accordée à la manière dont on leur apprend à évoluer dans un monde remodelé par les médias générés par l’IA.

Au-delà du “débat ChatGPT”
Partout au pays, les éducateurs débattent de la manière dont les étudiants devraient interagir avec l’IA. Des reportages récents montrent que des professeurs canadiens commencent à « intégrer » l’IA à leur enseignement. Par exemple, un professeur de l’Université de Toronto permet à ses étudiants d’utiliser l’IA dans le cadre d’un « dialogue de réaction » sur les lectures hebdomadaires, en échangeant avec un agent conversationnel afin d’explorer certaines idées clés. De telles approches reflètent une volonté plus large de s’adapter à la place croissante de l’IA dans l’éducation plutôt que de simplement l’interdire. Cela peut constituer une évolution positive en offrant aux étudiants des occasions d’expérimenter avec l’IA tout en évaluant de manière critique ses forces, ses limites et son impact sur leur apprentissage, plutôt que de considérer son utilisation comme quelque chose qui se déroule en dehors de la salle de classe.

Ces débats portent principalement sur la gestion de l’IA en milieu scolaire : ChatGPT devrait-il être autorisé ? Les étudiants peuvent-ils utiliser l’IA pour le remue-méninges ou la recherche ? Comment les enseignants doivent-ils réagir à la tricherie assistée par l’IA ? Bien qu’importantes, ces questions se concentrent surtout sur la manière dont les étudiants utilisent l’IA plutôt que sur ce qu’ils doivent comprendre à son sujet. Au Canada, la littératie en IA est souvent présentée comme une compétence technique ou de productivité. On accorde moins d’attention à la littératie en IA comme compétence civique permettant aux citoyens d’évaluer de façon critique les informations générées par l’IA, de comprendre les implications sociales plus larges de cette technologie et de naviguer dans un environnement informationnel de plus en plus médiatisé par l’IA.

Pourquoi la littératie en IA exige la littératie médiatique
L’organisation citoyenne américaine Media Literacy Now, basée au Massachusetts, soutient que la littératie en IA ne peut exister sans littératie médiatique. Selon la National Association for Media Literacy Education (NAMLE), la littératie médiatique est « la capacité d’accéder, d’analyser, d’évaluer, de créer et d’agir en utilisant toutes les formes de communication ». Au Canada, l’Association for Media Literacy (AML), basée à Toronto, souligne depuis longtemps que les médias ne sont pas des reflets neutres de la réalité, mais qu’ils façonnent activement la manière dont les individus comprennent le monde. Parmi ses huit concepts clés de la littératie médiatique figurent notamment l’idée que les « médias construisent la réalité », qu’ils « communiquent des messages politiques et sociaux » et qu’ils sont interprétés différemment selon les publics. Ces principes sont particulièrement pertinents à l’ère de l’IA générative. Comprendre comment les systèmes d’IA produisent du contenu, quels intérêts ils reflètent et comment leurs productions influencent la compréhension du monde par le public requiert plusieurs des mêmes compétences critiques que la littératie médiatique cherche à développer depuis des décennies.

Ces concepts s’inscrivent dans une approche de « littératie médiatique critique » qui, comme l’explique Allison Butler, met l’accent sur les rapports de pouvoir et la justice sociale afin de mieux comprendre l’influence des médias. Ces idées s’inspirent notamment des travaux du philosophe canadien des médias Marshall McLuhan, dont la célèbre formule « le médium est le message » a contribué à ouvrir la voie à la littératie médiatique critique, ainsi que du théoricien culturel Stuart Hall, qui a étudié la manière dont les messages médiatiques sont encodés et décodés par les publics.

L’effondrement de la confiance dans les preuves
À mesure que les systèmes d’IA générative et leurs productions deviennent plus complexes et parfois contradictoires, ils posent de nouveaux défis à la littératie médiatique. Traditionnellement, l’éducation aux médias reposait sur l’idée que les différentes formes de médias possédaient au moins une certaine valeur probante. Bien que les médias aient toujours pu être manipulés, cela exigeait autrefois une expertise spécialisée, du temps et des ressources considérables. Avec l’IA générative, des images truquées réalistes, des voix clonées, de fausses nouvelles et des vidéos synthétiques peuvent être créées rapidement et diffusées à l’échelle mondiale à un coût minime, voire nul. La barrière à la production et à la diffusion de la mésinformation et de la désinformation s’est effondrée. Comme l’ont observé mes étudiants, les conseils traditionnels tels que « ne croyez pas tout ce que vous lisez en ligne » ne suffisent plus. Nous vivons désormais dans un écosystème numérique où voir ne signifie plus croire.

La démocratie à l’ère des médias synthétiques
Cette évolution a de graves conséquences pour la démocratie canadienne. Une population submergée par la mésinformation et la désinformation générées par l’IA ne devient pas seulement mal informée ; elle devient cynique. Lorsque les citoyens perdent confiance dans leur capacité à distinguer les preuves authentiques des contenus fabriqués, la confiance dans le journalisme, les institutions publiques et même dans l’existence d’une réalité partagée commence à s’éroder. Le Canada n’est pas à l’abri de ces défis.

Les signalements d’hypertrucages générés par l’IA ciblant les jeunes sont en augmentation, alimentant le cyberharcèlement et les abus en ligne. Le gouvernement fédéral a également mis en garde contre les campagnes d’influence étrangères utilisant des médias synthétiques et des manipulations coordonnées sur Internet. Entre-temps, une enquête réalisée l’année dernière par l’Autorité canadienne pour les enregistrements Internet (CIRA) indique que l’utilisation de l’IA générative a doublé, tandis que la confiance envers l’information en ligne, particulièrement sur les réseaux sociaux, a fortement diminué.

Des organisations telles que MediaSmarts et l’AML militent depuis longtemps pour un renforcement de l’éducation au numérique et aux médias. Plus tôt cette année, le 27 mars, MediaSmarts a organisé la première Journée canadienne de la littératie en IA et a diffusé des ressources destinées à aider les acteurs du milieu éducatif à démystifier l’intelligence artificielle. Toutefois, le rythme rapide du développement de l’IA générative a dépassé les cadres pédagogiques existants. Les programmes de littératie médiatique varient encore considérablement d’une province à l’autre, et les questions de mésinformation et de désinformation liées à l’IA sont souvent abordées de manière inégale, voire pas du tout.

Un cadre national de littératie critique en IA
Le Canada se trouve à un moment charnière. La nouvelle stratégie nationale sur l’IA du premier ministre Mark Carney, publiée hier, comprend notamment l’engagement de « mettre en place une Initiative nationale de littératie en IA ». Cette initiative vise les étudiants du postsecondaire débutant leur parcours ainsi que les éducateurs, et leur donnera accès à des « trousses d’apprentissage de l’IA ».

Dans le cadre de cette stratégie, le gouvernement fédéral devrait s’engager à élaborer un cadre fondamental de littératie critique en IA, fondé sur les pratiques existantes de littératie médiatique et de littératie médiatique critique. Cela est particulièrement important puisque la stratégie prévoit également que les étudiants du postsecondaire pourront utiliser des agents d’IA dans diverses disciplines. L’IA, et l’IA générative en particulier, doit être mieux comprise. Mais que signifie être alphabétisé à l’IA ? S’agit-il simplement de savoir utiliser ces outils ? Cela exige-t-il une compréhension de leurs fondements techniques ? Ou implique-t-il également de reconnaître leurs implications sociales plus larges ? Même si le gouvernement fédéral ne peut imposer les programmes scolaires provinciaux, il peut collaborer avec les provinces, les éducateurs et les organisations de la société civile telles que MediaSmarts afin d’élaborer un cadre national et des normes communes en matière de littératie critique en IA.

Les outils d’IA peuvent favoriser l’apprentissage, améliorer l’accessibilité et aider les jeunes à acquérir des compétences techniques précieuses. Les étudiants qui utilisent ces systèmes de manière responsable bénéficieront probablement d’un avantage sur le marché du travail de demain. Pourtant, la maîtrise technologique sans littératie médiatique critique n’est pas source d’autonomisation ; elle crée de la vulnérabilité. Un étudiant capable de générer une dissertation sophistiquée avec l’IA mais incapable d’identifier une source fabriquée, de reconnaître un message politique synthétique ou d’en comprendre les implications sociales plus larges n’est pas pleinement préparé à exercer sa citoyenneté à l’ère numérique.

Cela exige un changement fondamental dans la manière dont le Canada conçoit sa politique éducative. La littératie médiatique, et en particulier la littératie médiatique critique, ne peut plus être considérée comme un sujet marginal occasionnellement intégré aux cours d’anglais ou d’études sociales. À l’ère de l’IA, elle doit être placée au même niveau que la lecture, l’écriture et le calcul en tant que compétence civique fondamentale. Toute démarche visant à créer un cadre de littératie critique en IA devrait s’appuyer sur les principes de la littératie médiatique critique.

Enseigner aux étudiants à remettre l’IA en question
Les étudiants doivent apprendre comment les algorithmes influencent ce qu’ils voient en ligne, comment les contenus émotionnellement manipulateurs se propagent, comment les hypertrucages sont créés et comment vérifier l’information sur différentes plateformes. Surtout, ils doivent comprendre comment l’IA affecte le monde qui les entoure, tant sur le plan social qu’environnemental. Les enseignants ont besoin d’une meilleure formation concernant les médias synthétiques, la mésinformation et la désinformation. Les provinces devraient établir des normes claires et cohérentes en matière d’éducation à l’IA et aux médias, plutôt que de s’appuyer sur des approches fragmentées ou facultatives.

Le Canada présente souvent l’IA comme une course technologique guidée par l’innovation et la compétitivité. Pourtant, le défi le plus urgent est peut-être culturel plutôt que technique. La véritable question n’est pas simplement de savoir si les Canadiens peuvent utiliser efficacement l’IA, mais s’ils peuvent continuer à participer à une société où la vérité demeure publiquement reconnaissable.

L’IA transforme déjà la manière dont les Canadiens communiquent, apprennent et participent à la vie publique. Mais si les écoles se concentrent uniquement sur l’enseignement de la génération d’information et de contenu à l’aide de l’IA, plutôt que sur l’apprentissage de son interrogation critique, le pays risque de former une génération à l’aise avec les outils d’IA, mais vulnérable à leurs manipulations. Dans un monde où la réalité elle-même peut être fabriquée, la pensée critique n’est plus simplement une compétence académique ; elle est devenue une nécessité civique.

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