Opinion

Le Canada attire les talents. Mais son économie crée-t-elle des emplois ?

Le Canada a mis en place l’un des systèmes les plus sophistiqués au monde pour attirer des immigrants hautement qualifiés. Mais attirer du capital humain n’est pas la même chose que de l’utiliser de manière productive.

Par : /
22 September, 2026
An image of a passport in front of a map, signifing both immigration and talent capture.
Rupa Banerjee
Par : Rupa Banerjee

Note de la rédaction : Cet article s’appuie sur la participation de l’auteur à Canada’s Talent Advantage, la troisième table ronde de la série « Dialogue national » du CIC, organisée en partenariat avec la Fondation Konrad Adenauer (KAS) Canada. Cette série examine les choix que le Canada doit faire pour exercer son influence dans un monde fragmenté.

Le Canada a passé des décennies à mettre en place un système d’immigration conçu pour attirer le capital humain. À cet égard, ce système a connu un succès remarquable.

Le profil éducatif des immigrants récents le montre clairement. Selon le dernier recensement, 55 % des immigrants récents âgés de 25 à 64 ans étaient titulaires d’un diplôme de licence ou d’un diplôme supérieur en 2021, contre 33 % des personnes nées au Canada âgées de 25 à 34 ans. Des données plus récentes de l’Enquête sur la population active confirment que les nouveaux arrivants continuent d’arriver avec un niveau d’éducation très élevé.

Pourtant, ce qui se passe après l’arrivée de ces travailleurs révèle une réalité bien différente.

Parmi les immigrants récents titulaires d’un diplôme universitaire, seuls 44 % occupaient, en 2021, un emploi correspondant à leur niveau d’études. Le chiffre correspondant chez les travailleurs nés au Canada âgés de 25 à 34 ans était de 64 %. Plus d’un quart des immigrants récents ayant suivi des études universitaires étaient nettement surqualifiés pour leur emploi.

Nous nous sommes concentrés sur les immigrants. Peut-être devrions-nous nous concentrer davantage sur l’économie.

Une grande partie de la réponse politique au sous-emploi des immigrants s’est concentrée sur les obstacles auxquels les nouveaux arrivants eux-mêmes sont confrontés. Les gouvernements et les organismes d’aide à l’établissement ont investi dans la reconnaissance des diplômes, les programmes de transition, les ateliers de rédaction de CV, les programmes de réseautage, la formation linguistique et d’autres initiatives destinées à aider les immigrants à s’orienter sur le marché du travail canadien.

Pourtant, ces interventions n’ont pas résolu le problème en profondeur. Les résultats sur le marché du travail pour les nouveaux immigrants se sont détériorés pendant des décennies, à partir du début des années 1980, avant de s’améliorer modestement vers le milieu des années 2010. Une partie de cette amélioration reflète les changements dans la manière dont le Canada sélectionne les immigrants économiques, notamment l’importance croissante de la migration en deux étapes, grâce à laquelle de nombreux immigrants obtiennent désormais des diplômes canadiens et acquièrent de l’expérience professionnelle avant de devenir résidents permanents. Les immigrants récents sont donc plus susceptibles d’entrer sur le marché du travail avec des diplômes et une expérience canadiens que les cohortes précédentes. Malgré cette évolution, des écarts substantiels persistent en matière de revenus, d’accès aux professions et d’utilisation des compétences des immigrants.

La demande est l’élément manquant dans le débat sur le sous-emploi des immigrants.

Il existe deux explications différentes de la sous-utilisation des compétences des immigrants.

La première est un problème d’adéquation : des emplois nécessitant les compétences des immigrants existent, mais ceux-ci ne les possèdent pas. Leurs diplômes ou leur expérience à l’étranger peuvent ne pas être reconnus, les employeurs peuvent préférer une expérience canadienne, l’obtention d’un permis d’exercice peut restreindre l’accès au marché du travail, ou encore la discrimination et les pratiques d’embauche peuvent empêcher des immigrants par ailleurs qualifiés d’accéder aux postes disponibles.

La seconde est un problème de demande : il n’y a tout simplement pas assez d’emplois qui requièrent les compétences que les immigrés apportent. Dans ce cas, même si les diplômes étrangers étaient pleinement reconnus et que les obstacles à l’embauche disparaissaient, il n’y aurait toujours pas suffisamment de postes adaptés pour employer les travailleurs hautement qualifiés que le Canada a attirés.

Des données montrent qu’il ne s’agit pas seulement d’une possibilité théorique. Entre 2001 et 2016, le Canada a enregistré une augmentation de 1,7 million de travailleurs titulaires d’un diplôme universitaire, mais seuls 857 000 travailleurs supplémentaires ont été employés à des postes exigeant un tel diplôme. En d’autres termes, seule la moitié environ de la croissance de la main-d’œuvre diplômée de l’enseignement supérieur a été absorbée par des emplois de niveau universitaire. Les immigrants récents ont supporté une part disproportionnée de ce déséquilibre structurel, se concentrant de plus en plus dans des emplois exigeant des niveaux de formation plus faibles.

Pourtant, la plupart des recherches et des mesures politiques se sont concentrées sur le premier problème : pourquoi les immigrants hautement qualifiés ne trouvent-ils pas d’offres d’emploi adaptées à leurs compétences ?On s’est beaucoup moins intéressé au second : l’économie canadienne crée-t-elle suffisamment d’emplois hautement qualifiés ? Une meilleure reconnaissance des diplômes et des pratiques d’embauche plus équitables peuvent améliorer l’accès aux opportunités existantes. Elles ne peuvent toutefois, à elles seules, accroître le nombre de ces opportunités.

C’est là que le succès du système d’immigration canadien se heurte au problème de longue date que connaît le pays en matière d’innovation et de productivité.

Le Canada dispose de nombreux éléments clés nécessaires à une économie de l’innovation hautement performante. Près de 65 % des Canadiens en âge de travailler sont titulaires d’un diplôme d’enseignement supérieur, ce qui en fait l’un des taux les plus élevés de l’OCDE. La recherche canadienne est très bien considérée à l’échelle internationale : le Canada reste l’un des principaux producteurs mondiaux de recherche universitaire et se classe bien selon les indicateurs d’impact de la recherche. Pourtant, le Canada a beaucoup moins réussi à transformer ces atouts en innovation commerciale. La R&D des entreprises ne représente qu’environ 1 % du PIB canadien, contre 2 % dans l’ensemble de l’OCDE. L’OCDE souligne également une faible adoption des technologies et des difficultés à transformer les atouts du Canada en matière de recherche fondamentale en commercialisation et en applications à grande échelle. Il ne s’agit pas simplement d’un problème de productivité abstrait. Cela détermine les types d’emplois disponibles sur le marché du travail canadien.

Les entreprises ont besoin de talents pour se développer. Mais les talents ont également besoin d’entreprises pour s’épanouir.

L’immigration et l’innovation sont généralement abordées comme si la relation de cause à effet allait dans un seul sens : le Canada a besoin d’immigrants hautement qualifiés parce que les entreprises innovantes ont besoin de talents.

Bien que ce soit vrai, la relation fonctionne aussi dans l’autre sens : les immigrants hautement qualifiés ont besoin d’entreprises innovantes. Les ingénieurs, les scientifiques, les spécialistes en technologie, les cadres et d’autres professionnels ont besoin d’organisations au sein desquelles leur capital humain spécialisé puisse être mis à profit de manière productive. Un pays peut recruter des quantités extraordinaires de capital humain, mais sans un nombre suffisant d’emplois sophistiqués, une grande partie de ces talents risque d’être sous-utilisée.

Cela crée un cercle vertueux — ou vicieux.

Les entreprises innovantes de grande envergure créent des emplois sophistiqués et hautement qualifiés. Ces opportunités attirent et fidélisent les travailleurs spécialisés. La concentration de talents, d’esprit d’entreprise et de capitaux soutient, à son tour, l’innovation et la croissance des entreprises, créant ainsi une demande accrue de travailleurs hautement qualifiés.

Mais l’inverse peut également se produire. Lorsqu’une économie crée trop peu d’emplois à haute productivité, les travailleurs hautement qualifiés peuvent être contraints de se tourner vers des activités moins qualifiées et moins productives. Une offre abondante de main-d’œuvre pour ces activités peut, à son tour, réduire les incitations des entreprises à investir dans la technologie, à réorganiser leur production et à s’orienter vers des activités à plus forte valeur ajoutée.

Le risque est un cercle vicieux de faible croissance de la productivité et de sous-utilisation du capital humain, ce qui pourrait également compliquer la tâche du Canada pour retenir les talents qu’il attire.

De l’attraction des talents à leur utilisation

Cela suggère que l’approche du Canada en matière d’immigration doit s’inscrire dans un objectif plus large.

Le Canada devrait continuer à améliorer la reconnaissance des diplômes et de l’expérience des personnes étrangères et orienter le recrutement non pas vers des critères approximatifs tels que « l’expérience canadienne », mais vers des compétences avérées. Cependant, le Canada doit également s’attaquer au volet de la demande. Accroître la R&D des entreprises, accélérer l’adoption des technologies, améliorer la commercialisation, soutenir l’expansion des entreprises, renforcer les pôles d’innovation et utiliser les marchés publics de manière stratégique pour créer une demande intérieure ne sont généralement pas présentés comme des politiques d’intégration des immigrants, mais ils devraient peut-être l’être.

Plus fondamentalement, le Canada doit adopter une approche plus stratégique pour relier sa politique d’immigration à ses objectifs économiques plus larges. Les décisions concernant les compétences que nous recrutons devraient être fondées non seulement sur les pénuries de main-d’œuvre actuelles, mais aussi sur les domaines dans lesquels le Canada souhaite renforcer ses capacités de production, développer des industries et créer des emplois à forte valeur ajoutée à long terme. La politique en matière de talents et la stratégie économique ne peuvent pas fonctionner en parallèle.

L’occasion se présente aujourd’hui d’établir ce lien. Le gouvernement fédéral a récemment mis beaucoup plus l’accent sur l’investissement, les infrastructures et la croissance des entreprises canadiennes, notamment en se fixant pour objectif de mobiliser 1 000 milliards de dollars d’investissements sur cinq ans, d’accélérer la mise en œuvre de grands projets et d’introduire de nouvelles mesures incitatives en faveur de l’investissement des entreprises. La prochaine étape devrait consister à relier plus explicitement cette stratégie économique émergente à l’immigration. Si le Canada fait des choix stratégiques quant aux secteurs dans lesquels il souhaite renforcer ses capacités de production, la politique d’immigration devrait examiner comment les compétences que nous recrutons viennent compléter ces investissements, et comment ces derniers peuvent créer des opportunités pour les talents que nous avons déjà attirés. Face au vieillissement de la population et à une immigration qui stimule la croissance de la main-d’œuvre, le Canada ne peut se permettre de gaspiller le capital humain dont dépend son avenir.

Avant que vous ne cliquiez ailleurs, nous aimerions vous demander une faveur… 

 

Le journalisme au Canada a subi d’innombrables reculs au cours des vingt dernières années. Des dizaines de journaux et de points de vente ont fermé. Les salles de rédaction sont en voie de disparition. Cette érosion affecte particulièrement la couverture de la politique étrangère et des actualités internationales. Les Canadiens, à l’abri de la plupart des bouleversements internationaux, accordent ainsi relativement peu d’importance à l’état du monde.

À Open Canada, nous croyons que cette situation doit changer. La pandémie nous confirme que nous ne pouvons plus ignorer les changements qui ont cours à l’étranger. Plus encore, nous croyons que la majorité des Canadiens partagent notre avis. La plupart d’entre nous, après tout, entretiennent des relations qui s’étendent au monde entier.

Notre mission est d’instaurer un dialogue entre des citoyens de tous les horizons – et pas seulement des politiciens, des universitaires et des décideurs. Nous avons besoin de votre aide pour y parvenir. Votre soutien nous permettra de trouver des histoires et de rémunérer des écrivains pour les raconter. C’est précisément ce dont nous avons besoin pour établir ce dialogue. C’est de cette façon que nous encourageons davantage de Canadiens à jouer un rôle actif pour façonner la place de leur pays dans le monde.

Appuyez le journalisme