La Zeitenwende de l’Allemagne : un réarmement militaire souffrant cruellement d’un sous-financement, et ce, dans un contexte où une stratégie politique cohérente fait défaut.

Après avoir joui pendant des décennies des garanties de sécurité offertes par les États-Unis, l’Allemagne semble enfin se conformer aux objectifs de dépenses de défense fixés par l’OTAN. Cependant, cette avancée ne saurait suffire, laissant le gouvernement Scholz toujours en quête de la boussole stratégique tant attendue par ses partenaires.

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1 April, 2024
Sous le regard scrutateur des médias, le chancelier allemand Olaf Scholz a eu l'occasion de rencontrer le président ukrainien Volodymyr Zelenskyy lors de sa visite officielle en Allemagne en mai dernier. Image : Bureau présidentiel de l'Ukraine
Aaron Gasch Burnett
By: Aaron Gasch Burnett
Journaliste germano-canadien basé à Berlin et chercheur en politique de sécurité pour le Centre d'Initiative de Résilience Européenne.

Ce discours semble avoir ébranlé des décennies de politique étrangère allemande pacifiste – du moins, c’est ce que nous avons cru.

Il y a deux ans, peu de temps après le début de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, le chancelier Olaf Scholz déclarait que l’Allemagne était en train de vivre une « Zeitenwende », dont le sens ne signifie rien de moins qu’un « changement radical » ou un « changement d’époque. »

Face à la menace russe, l’Allemagne s’engage résolument à accroître ses dépenses de défense pour atteindre enfin les deux pour cent de son PIB, et ce, dans un geste significatif de réorientation stratégique. Parallèlement, elle annonce la création d’un fonds spécial de 100 milliards d’euros (environ 147 milliards de dollars canadiens) dédié à la modernisation de ses forces armées, dont l’équipement est largement sous-dimensionné. Cette initiative vise à renforcer la capacité de dissuasion de l’Allemagne et à répondre de manière plus robuste aux défis sécuritaires actuels. Quelques jours auparavant, le gouvernement a pris la décision de mettre un terme au projet controversé du gazoduc Nord Stream 2, marquant ainsi un changement de cap politique majeur. Cette décision intervient après des années de mise à l’écart des avertissements émanant de l’Ukraine et de ses partenaires d’Europe centrale et de l’Est.

Les capitales alliées se sont tournées vers Berlin et se sont demandé :  Est-ce qu’ils ont enfin compris ?

Récemment, l’Allemagne a annoncé son avancée vers l’objectif de 2 % de dépenses de défense fixé par l’OTAN pour l’année 2024, une réalisation inédite depuis 1992. Pourtant, malgré cette avancée, les alliés de l’Allemagne expriment de nouveau leur exaspération face à la réticence de Berlin à fournir des missiles de croisière Taurus à l’Ukraine. Des parlementaires éminents du parti social-démocrate (SPD) de M. Scholz suggèrent que l’Allemagne cherche à « geler » le conflit plutôt que d’aider l’Ukraine à le résoudre.

Cette situation suscite l’inquiétude des alliés européens de Berlin, qui se demandent si le pays ne retombe pas dans ses vieilles habitudes de sous-estimation de la menace russe. Bien que l’Allemagne puisse avoir accru son arsenal, reste-t-elle prête à en faire usage ?

Par ailleurs, il est difficile de prévoir si les promesses de la Bundeswehr en matière de budget seront suffisamment importantes pour compenser des années de négligence militaire.

Des moyens limités – la mission herculéenne du réarmement de la Bundeswehr

Depuis que les administrations allemandes successives ont entamé la réduction des budgets de défense allemands à la fin de la guerre froide, il est ardu de trouver un domaine dans lequel la Bundeswehr n’a pas été en manque à un moment ou à un autre au cours des trente dernières années.

Les soldats se sont parfois retrouvés confrontés à un déficit d’équipements essentiels tels que des casques et des gilets pare-balles. De manière alarmante, l’armée a souffert d’une pénurie d’hélicoptères, mettant en danger non seulement les opérations militaires, mais également les capacités d’intervention en cas d’urgence. À un moment donné, la Bundeswehr a même été confrontée à une rupture de stock de pansements pour les trousses de premiers secours.

Après des délibérations prolongées sur l’opportunité de fournir des armements plus avancés, notamment des chars Leopard 2 ou des missiles de croisière Taurus, le pays comptait initialement 350 chars Leopard 2 opérationnels, avant d’en envoyer 18 à l’Ukraine. Concernant le stock de 600 missiles de croisière Taurus, seuls 150 sont actuellement prêts à être déployés. Par ailleurs, la nouvelle brigade de combat en Lituanie demeure toujours déficiente en personnel et en équipement.

Ces chiffres sont nettement en deçà des niveaux observés pendant la majeure partie de la guerre froide, avec 5 000 chars de combat, 500 000 hommes sous les drapeaux et un budget de défense représentant 3 % du PIB, dont l’Allemagne a disposé à cette époque.

Néanmoins, une grande proportion des fonds récemment alloués sera dirigée vers la réalisation de projets qui ont été soumis à des retards persistants. Ce financement revêt une importance cruciale, représentant une somme significative de 41 milliards d’euros (environ 60 milliards de dollars canadiens), et sera dédié principalement à l’armée de l’air. Parmi les priorités de cette allocation se trouvent l’acquisition de nouveaux hélicoptères de transport lourd Chinook ainsi que l’achat de 35 avions de chasse F-35.

Une enveloppe financière substantielle de 19 milliards d’euros (environ 28 milliards de dollars canadiens) sera dédiée à la marine allemande, englobant l’acquisition de quatre frégates F126 actuellement en phase de livraison, ainsi que la programmation de deux autres unités. Cette allocation stratégique s’inscrit dans une dynamique visant à consolider la sécurité dans la région de la mer Baltique, désormais qualifiée de « lac de l’OTAN » suite à l’entrée de la Finlande et de la Suède dans l’alliance atlantique.

Par ailleurs, il convient de souligner que l’armée allemande se voit attribuer une allocation significative de 17 milliards d’euros, correspondant à environ 25 milliards de dollars canadiens. Toutefois, cette enveloppe budgétaire sera principalement dévolue à la rénovation des équipements militaires, particulièrement des chars et des véhicules blindés de transport de troupes, dont l’état de dégradation actuel suscite des préoccupations légitimes. En parallèle, un montant de 21 milliards d’euros, soit approximativement 31 milliards de dollars canadiens, sera réparti équitablement entre les trois branches des forces armées. Cette allocation financière sera spécifiquement orientée vers l’acquisition de technologies de communication de pointe, incluant des équipements résistants aux cyber-attaques.

Récemment, Roderich Kiesewetter, député et expert éminent en matière de défense au sein du parti d’opposition chrétien-démocrate allemand (CDU), a exprimé ardemment le désir de tripler le montant du fonds spécial alloué à la Bundeswehr. Son objectif est de permettre une réponse prompte et efficace aux exigences et aux dangers actuels

« Indéniablement, nous devons reconnaître que nous avons besoin non seulement de 100 milliards d’euros, mais bel et bien de 300 milliards d’euros pour une préparation adéquate de la Bundeswehr en vue de potentiels conflits », a-t-il déclaré au journal allemand Süddeutsche Zeitung.

La coalition gouvernementale – formée par les sociaux-démocrates de M. Scholz, les Verts et les libéraux du FDP, a repoussé l’appel de M. Kiesewetter. Néanmoins, ce dernier n’est pas le seul à considérer que l’Allemagne n’octroie pas des investissements adéquats à son équipement militaire.

Eva Högl, commissaire à la défense du Parlement et membre du SPD, le parti de M. Scholz, avait déjà exprimé une position similaire l’année précédente. Elle n’est d’ailleurs pas la seule représentante d’un parti au pouvoir à partager ce point de vue.

« Nous devons intensifier notre engagement envers l’Ukraine ainsi que garantir notre propre sécurité », a affirmé Anton Hofreiter (Vert), président de la commission des affaires européennes du Bundestag, lors d’une récente conférence de presse organisée sous l’égide du Conseil allemand des relations extérieures. « Un investissement substantiel est nécessaire pour atteindre ces objectifs. Par conséquent, un apport financier supplémentaire d’au moins 100 milliards d’euros dans nos forces armées et notre arsenal est impératif. Je préconise la création immédiate d’un fonds européen doté de 100 milliards d’euros destiné à l’acquisition mondiale de munitions et d’armes à l’appui de l’Ukraine. En outre, je suis d’avis qu’une somme supplémentaire de 100 milliards d’euros est indispensable pour renforcer la sécurité de nos infrastructures. Ces mesures doivent être prises promptement, étant donné les préparatifs en cours de l’armée russe en vue de mettre à l’épreuve l’OTAN. »

L’Allemagne appréhende-t-elle de manière adéquate le niveau de menace actuel auquel fait face l’Europe ?

Comment l’Allemagne répondrait-elle à un éventuel défi posé par Poutine à l’OTAN ? Serait-elle disposée à utiliser ses nouvelles armes ?

La situation demeure d’une complexité saisissante, tant pour l’Allemagne que pour ses alliés. Le parti SPD sous la houlette de Scholz aspire à se muer en un « parti de la concorde », tandis que Poutine, manifestement inflexible, persévère dans son refus de toute entente, privilégiant l’expansionnisme territorial en Ukraine. La détermination du chancelier à maintenir le statu quo et à éviter toute escalade avec la Russie a atteint un tel zénith qu’il a émis l’idée que des contingents français et britanniques soient dépêchés en Ukraine afin de soutenir l’utilisation des missiles Storm Shadow par les forces armées ukrainiennes. Une telle proposition a suscité des réprimandes publiques, émanant aussi bien de Paris que de Londres, avec notamment Emmanuel Macron en personne exprimant son désaccord.

Ben Wallace, ancien ministre britannique de la Défense, a lancé une critique acerbe envers M. Scholz, le dépeignant comme étant « la mauvaise personne, occupant le mauvais poste, au mauvais moment », suggérant ainsi de façon implicite que ses actions pourraient compromettre la sécurité des soldats britanniques.

Plus de 60 experts, signataires d’une lettre ouverte récente, ont adressé un appel pressant à Scholz, l’incitant à revoir sa stratégie, tout en mettant en garde l’Allemagne contre le risque imminent de voir Kiev succomber en l’absence de soutien militaire à l’Ukraine pour obtenir une victoire décisive. Cela comprendrait notamment l’acheminement de munitions supplémentaires ou de missiles Taurus afin de perturber les voies d’approvisionnement russes. Selon ces experts, un tel refus pourrait accroître les probabilités d’un conflit direct avec la Russie, nécessitant alors des dépenses militaires comparables à celles de l’ère de la guerre froide, soit environ trois à quatre pour cent du PIB.

« Scholz met en évidence la peur de l’Allemagne, son acceptation des intimidations et du chantage, ainsi que son manque de volonté à défendre ses valeurs et ses intérêts en obtenant la victoire en Ukraine », indique la lettre. « Le réarmement de l’Allemagne n’avance pas aussi rapidement ni aussi loin qu’il le faudrait. »

En effet, après des années de négligence, le réarmement de la Bundeswehr pose un défi majeur, malgré la récurrence des discours sur ce sujet. Cependant, la dissuasion ne repose pas uniquement sur les capacités militaires, mais aussi sur une volonté claire de les utiliser, un aspect qui semble actuellement absent dans les messages provenant de Berlin.

L’avenir de l’Allemagne reste menacé dans la mesure où ce changement stratégique n’a pas eu lieu.

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