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La politique étrangère par les Canadiens

150 inconnus ont passé une fin de semaine ensemble à débattre du rôle du Canada dans le monde. Voici ce qu’il s’est passé.

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1 avril, 2021
L'École d'Athènes par le peintre Raphael (1483-1520). Leemage / Corbis via Getty Images

De quoi aurait l’air la politique étrangère canadienne si elle était concoctée par des citoyens de tous les jours?

C’est à cette question qu’ont tenté de répondre lors d’un rassemblement virtuel plus de 150 Canadiens le mois dernier dans le contexte d’un exercice de « démocratie délibérative » – un processus qui demande aux participants de se positionner sur des questions de politiques publiques à la suite de délibérations éclairées, plutôt que de s’exprimer simplement en fonction de leurs opinions préconçues.

Ces discussions s’inscrivaient dans le cadre d’un exercice continu intitulé « La politique étrangère par les Canadiens », organisé par le Conseil International du Canada (CIC) en collaboration avec le Partenariat canadien pour la santé des femmes et des enfants (CanSFE) et Global Canada. Le CIC et CanSFE ont collaboré avec le Center for Deliberative Democracy de l’Université de Stanford, qui a fourni la plateforme et les techniques utilisées pour l’exercice, et avec l’institut de sondage YouGov.

Voici le type de questions dont les gens ont débattu : Le gouvernement canadien devrait-il finir de vacciner ses propres citoyens avant de fournir des vaccins aux pays moins développés ? Devrait-il élaborer des lois plus strictes contre l’ingérence étrangère dans les élections locales ?

L’objectif de l’événement était de faire participer des gens, qui ne contribuent habituellement pas à l’élaboration de la politique étrangère du pays, à une discussion sur ce que devraient être ces politiques. Les citoyens « ont un rôle fondamental à jouer », a insisté le président du CIC et un des organisateurs de l’évènement, Ben Rowswell.

Julia Anderson, présidente-directrice générale de CanSFE, a expliqué que la démocratie délibérative permet aux participants d’avoir des conversations réfléchies avec des gens avec lesquels ils ne sont pas d’accord. Cela fait en sorte que les solutions qu’ils proposent « sont ancrées dans une diversité de perspectives ».

La démocratie délibérative a déjà laissé sa marque ailleurs. En mai 2018, l’Irlande a organisé un référendum pour renverser une loi constitutionnelle qui interdisait l’avortement. La décision d’organiser un vote public a été prise à la suite d’une recommandation formulée par 99 citoyens lors d’un processus délibératif en 2017.

La démocratie délibérative en quelques mots

Les quatre domaines de la politique étrangère sur lesquels les participants se sont penchés – la santé, la prospérité, la sécurité et la dignité humaine – ont été sélectionnés par des citoyens lors d’évènements virtuels organisés au cours de l’été et de l’automne 2020.

L’exercice lui-même a suivi un processus appelé « sondage délibératif », élaboré en 1998 par le politologue James Fishkin, et qui a été utilisé plus d’une centaine de fois dans une trentaine de pays.

La firme de sondage YouGov a choisi les participants en utilisant une méthode appelée « échantillonnage aléatoire stratifié ». Des personnes de tous âges, de tous niveaux d’éducation et de tous groupes ethniques ont été choisies à travers le Canada. Les organisateurs ont versé une compensation à ceux qui ont participé.

Les participants ont reçu à l’avance des documents d’information sur les questions qui seraient abordées. Le jour de l’événement, ils ont été divisés au hasard en petits groupes de 10 à 12 personnes. Ils ont eu une heure pour discuter de politiques spécifiques et trouver des questions à poser aux experts.

Ensuite, les participants ont assisté à un débat de 45 minutes avec les experts, au cours duquel chaque groupe a pu poser ses questions.

Avant le début des discussions, les participants ont rempli un sondage sur leur vision du monde. Ils ont répondu à nouveau au même sondage après l’événement. Leurs réponses ont été comparées à celles d’un groupe témoin qui n’a pas participé à l’exercice.

« C’est la délibération qui fait remuer les opinions. »

« Nous constatons des changements d’opinion chez les personnes qui participent à la délibération », a déclaré M. Fishkin, qui dirige le Center for Deliberative Democracy à l’Université de Stanford. Mais des changements comparables ne sont généralement pas observés chez les personnes du groupe témoin. « C’est la délibération qui fait remuer les opinions. »

Shauna Sylvester, directrice générale du Centre for Dialogue Morris J. Wosk de l’Université Simon Fraser, a dirigé un projet de démocratie délibérative à grande échelle intitulé « Canada’s World » de 2007 à 2010.

Elle a comparé la démocratie délibérative au système de jury des tribunaux, dans lequel des citoyens choisis au hasard décident ensemble du résultat d’un procès. Mme Sylvester aimerait voir ce type de processus ailleurs, en particulier au Sénat – un endroit approprié, selon elle, étant donné son mandat de représenter les citoyens de tout le pays.

« Nous assistons à une plus grande polarisation », a-t-elle constaté, ajoutant que de plus en plus de gens ont l’impression que le système ne fonctionne pas pour eux. « Si nous intégrions ce genre de processus de délibération dans la façon que notre gouvernement prend ses décisions et dans nos débats politiques, je pense que nous aurions une société plus démocratique. »

Et si on s’écoutait de temps en temps?

Jacob Maricle, un étudiant de 22 ans de Kamloops, en Colombie-Britannique, a partagé que l’exercice l’a rendu un peu plus réceptif à une façon de penser qu’il aurait eu tendance à rejeter autrement.

Celui qui se décrit comme un mordu de politique, et qui est retourné vivre chez ses parents pendant la pandémie, a précisé que son opinion sur la taxe carbone avait évolué après avoir entendu une dame de son groupe décrire comment cette taxe l’avait fortement affecté en raison de sa situation financière précaire.

En tant qu’enfant « privilégié », M. Maricle a admis qu’il avait toujours vu la taxe carbone d’un bon œil. Cette conversation lui a ouvert les deux yeux sur des réalités différentes de la sienne, mais l’a aussi convaincu qu’il est toujours possible de trouver un terrain d’entente.

« Même si nos points de vue semblent totalement opposés, il y a plusieurs nuances entre eux qui [font en sorte] que nous ne sommes pas si loin les uns des autres », a-t-il déclaré.

De même, Wendy Paquette, résidente de Montréal et grand-mère, a raconté que son opinion sur le partage des vaccins avec des pays moins développés avait changé après en avoir parlé avec son groupe. Elle a partagé qu’elle a abordé le débat en se disant : « Nous nous occupons d’abord du Canada, et ensuite nous pourrons donner aux autres », car elle s’inquiétait pour tous les Canadiens vulnérables qui n’avaient pas encore été vaccinés.

À la fin de la discussion, Mme Paquette a conclu qu’en raison du mouvement continu des personnes à travers les frontières, les Canadiens seraient plus en sécurité si le virus était vaincu à l’extérieur du pays également.

Des efforts importants, des résultats incertains

Par contre, la démocratie délibérative coûte cher.

« C’est très exigeant et vraiment très coûteux à réaliser », a déclaré Sanjay Ruparelia, titulaire de la Chaire Jarislowsky sur la démocratie à l’Université Ryerson et un des experts du panel sur la prospérité lors de l’événement.

Il a ajouté que dans la mesure où un exercice donné peut être dominé par un petit nombre de personnes, les projets délibératifs sont plus efficaces s’ils sont répétés dans le temps afin de diluer les voix particulièrement fortes.

« Les exercices de démocratie délibérative sont plus utiles lorsque leurs résultats sont diffusés et utilisés », a commenté Mme Sylvester. « Mais ça prend une volonté politique. »

Elle l’avait remarqué lorsqu’elle dirigeait Canada’s World : « Si le gouvernement ne commandite pas [les processus délibératifs] et qu’il n’est pas disposé à y donner suite, cela ne devient rien de plus qu’un exercice de la société civile consistant à dire ‘Hé, regardez-nous et écoutez », a-t-elle expliqué. « Mais il n’y a rien qui les oblige à le faire. »

 « J’espère que les bonnes personnes vont vraiment écouter », a souhaité Mme Paquette. « Je pense que bien des conversations doivent avoir lieu à plusieurs endroits. » Une deuxième et une troisième série de délibérations auront lieu avant que les résultats du sondage ne soient publiés plus tard ce mois-ci. Open Canada fera le suivi. M. Rowswell a précisé que le CIC planifie rencontrer fonctionnaires, experts et politiciens pour leur partager les résultats.

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