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L’avenir du français est africain

En améliorant ses politiques d’immigration et d’intégration à l’endroit de l’Afrique francophone, le Canada pourrait revigorer le fait français et resserrer ses liens avec une région du monde en pleine croissance.

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15 juin, 2021
Le gouverneur du district d'Abidjan Beugre Mambe (2e-G) et la ministre canadienne de la francophonie du Nouveau-Brunswick Francine Landry (2e-D) tiennent un drapeau lors de la cérémonie de clôture des 8es Jeux de la Francophonie à Abidjan le 30 juillet 2017. (SIA KAMBOU/AFP via Getty Images)

Reflétant le caractère unique de son entente originelle, le Canada est le seul pays du G-20 à la fois membre du Commonwealth et de la Francophonie.

D’ailleurs, malgré sa taille modeste, le Canada est parvenu à jouer dans la cour des grands sur la scène internationale en utilisant adroitement son rôle à l’intérieur d’une multitude d’alliances et d’organisations multilatérales, en plus de sa position stratégique au côté de la superpuissance américaine. Parmi tant d’autres, pensons à l’Organisation des Nations-Unies, l’Organisation du Traité d’Atlantique-Nord, le G7, le G20, le Commonwealth, et oui, la Francophonie. 

Dans le monde francophone en particulier, il lui a été utile de s’imposer en tant que partenaire de confiance dépourvu d’un passé colonial, d’autant plus que son expertise dans le maintien de la paix était prisée dans un monde d’après-guerre ravagé par des conflits. 

Néanmoins, depuis le tournant du siècle, plusieurs experts de politique étrangère constatent que le Canada perd de son influence dans le monde, symbolisé plus récemment par son résultat de troisième place derrière l’Irlande et la Norvège dans sa quête pour décrocher un siège au Conseil de sécurité de l’ONU – son deuxième échec consécutif.

Malgré tout, le Canada a entre ses mains plusieurs leviers pour reprendre de son influence. Parmi eux, la Francophonie. 

Le Canada tirerait donc profit d’une relation plus étroite avec l’Afrique francophone, représentant le meilleur espoir de croissance de la francophonie. Mais c’est pour une autre raison, avant tout, que le Canada devrait se munir de politiques d’immigration et d’intégration plus costaudes visant l’Afrique francophone. Cela viendrait non seulement resserrer les liens entre le Canada et cette région du monde, mais surtout assurer la pérennité du fait français au Canada. 

Disons-le, le français, chez nous, a du plomb dans l’aile.

Disons-le, le français, chez nous, a du plomb dans l’aile. Le dernier recensement de Statistique Canada le confirme. 

Au Québec, la protection de la langue française fait beaucoup parler. Mais peu importe notre état d’âme sur l’état de la langue dans la province – et la plupart des observateurs constatent un déclin lent mais graduel –, il faut reconnaître que le Québec ne peut à lui seul assurer la défense de la langue française au Canada. Quoiqu’il compte pour plus de 85% de la population francophone du Canada, il peine à maintenir son équilibre démographique au sein du pays. Entre 1971 et 2019, la proportion démographique du Québec dans la fédération canadienne a connu un déclin de plus de cinq points de pourcentage, passant de 27,9% à 22,57%. 

Et la situation du français dans le reste du pays est encore plus alarmante. 

Chez les Franco-Ontariens, deuxième communauté francophone en importance au pays, les gains importants en matière de droits linguistiques, de reconnaissance, et d’affirmation identitaire réalisés depuis les années 70 se trouvent, depuis quelque temps, enterrés par des reculs démographiques ininterrompus, engendrés en partie par le vieillissement de la population et le départ des jeunes des régions francophones vers les centres urbains majoritairement anglophones. On pense entre autres au Grand Toronto. 

La régression est telle que le Commissariat aux services en français de l’Ontario projetait en 2018 que la proportion francophone de la province fonderait de 15% d’ici 2028, passant de 4,7% à 4% de la population totale. 

Si les Acadiens peuvent s’enorgueillir de ne pas être en proie aux mêmes turbulences que les Québécois et les Franco-Ontariens, ils vivent aussi un déclin de leur poids démographique. Désormais, le déclin de la langue française est généralisé à travers la fédération canadienne. Malgré les politiques de bilinguisme inaugurées par les gouvernements de Pierre Trudeau, la proportion de Canadiens hors Québec dont la première langue officielle parlée est le français a fondu de plus d’un tiers depuis les années 1970.

Pourtant, ces difficultés auxquelles fait face la francophonie canadienne surviennent alors que la population francophone mondiale, propulsée par l’Afrique, connait un essor fulgurant. En ce sens, le rapport de 2018 de l’Organisation internationale de la Francophonie sur l’état du français dans le monde démontre que 60% des 300 millions de francophones du monde sont en Afrique. Ce sera 70% en 2050. Force est de constater, comme l’historien et politologue Frantz Voltaire l’a fait récemment à Tout le monde en parle : « Du point de vue de défense de la langue française…l’avenir passe par l’Afrique ».

Ces tendances inversées entre la francophonie canadienne et la francophonie africaine mettent en lumière une évidence: le problème de démographie francophone auquel fait face le Canada ne peut être solutionné qu’avec un plan d’immigration francophone robuste que seule l’Afrique peut pourvoir.

Et les chiffres le démontrent : le Québec, en dépit de ses propres besoins d’immigration et sa responsabilité historique de porteur du fait français en Amérique, ne peut pas à lui seul porter le flambeau du fait français au Canada. En 2019, alors que le Canada a admis son plus haut taux d’admission de résidents permanents dans l’histoire récente avec 341 180 résidents permanents, seulement 2,82 % représentaient des francophones à l’extérieur du Québec, loin des cibles actuelles de 4%.

Alors que la ministre des Langues officielles Mélanie Joly dépose sa refonte de la Loi sur les langues officielles, le temps est venu pour le reste du Canada d’envisager des pistes de solution viables à long terme qui sortent des sentiers battus.

Si les nouvelles mesures d’attribution de points supplémentaires aux candidats francophones annoncées en automne 2020 représentent un pas encourageant vers l’atteinte d’une nouvelle cible de 4,4% d’ici 2023, elles ne réussiront pas à combler l’écart à elles seules. On parle ici de solutions pérennes au phénomène d’urbanisation et d’assimilation anglophone des nouveaux arrivants, là où les écosystèmes francophones sont souvent très peu performants, sinon inexistants. Dès lors, la piste de solution la plus viable passe par une augmentation de l’immigration francophone dans les communautés éloignées où le français perdure.

Cette approche exige à court terme une coordination et une synergie réelles et délibérées des paliers de gouvernement fédéral, provincial, territorial, et municipal dans les politiques d’intégration des immigrants. On doit aider les immigrants qui sont plongés dans les milieux culturels et ethniques plus homogènes qu’on retrouve à l’extérieur des grandes villes à se forger un sentiment d’appartenance à leurs régions d’accueil. Le gouvernement fédéral doit envisager la création de programmes d’aide et d’accompagnement aux régions dans le plus grand besoin afin de leur permettre, par exemple, d’organiser des missions de séduction à l’étranger ou encore de développer des rapprochements via des programmes de jumelage. Il pourrait également accompagner ces communautés francophones financièrement et logistiquement dans la mise en place d’incitatifs qui permettent de maintenir ces nouveaux arrivants en région. 

Des efforts ont été effectués en ce sens avec la mise œuvre du Programme pilote d’immigration dans les communautés rurales et du Nord. Cependant, cette initiative, aussi salutaire soit-elle, n’est pas axée sur la recherche d’immigrants francophones, mais plutôt sur la recherche de main-d’œuvre tout court. L’objectif ultime est d’aider les populations rurales et éloignées à faire face aux défis d’exode rural, de pénurie de main-d’œuvre, et de vieillissement de la population, en relocalisant des Canadiens et résidents permanents déjà au pays. Une solution pérenne devra aller au-delà du jumelage d’emploi et mettre au cœur de pareilles initiatives l’élément linguistique et culturel, l’essentiel de la survie culturelle des communautés francophones hors Québec.

Pour donner des résultats, tout cela doit être marié à un changement de paradigme dans la façon dont on conçoit l’intégration des immigrants, qui transfère une partie de la responsabilité aux communautés qui les accueillent. En ce sens, on doit repenser les notions d’appartenance et d’identité – c’est quoi être Franco-Ontarien, Franco-Manitobain, Franco-Albertain? – dans un contexte de renouvellement et de diversité culturelle sans pour autant que ces communautés perdent leurs points d’ancrage. Ainsi, ces nouveaux arrivants pourraient se voir en tant que partie intégrale du tissu identitaire de leurs nouvelles communautés, tout en contribuant à sa vitalisation. 

En fait, l’immigration francophone en région a déjà connu son lot d’histoires de succès. Le village de Mattawa, petite communauté du Nord de l’Ontario dont le tiers de la population est francophone, n’a-t-il pas élu en 1964 le premier maire noir du Canada, le Dr Firmin Monestime, originaire d’Haïti? Également originaires d’Haïti, Ulrick Chérubin d’Amos, Michel Adrien de Mont-Laurier, ont suivi ses traces pour devenir, eux aussi, maires de leurs villages.

Au final, pour le Canada et les communautés francophones qui le composent, cette approche affinée lui permettra de faire d’une pierre deux coups : répondre à ses besoins domestiques en immigration afin de respecter ses obligations morales et constitutionnelles vis-à-vis sa population francophone, tout en resserrant ses liens avec l’Afrique francophone, qui compte pour 40% des pays membres de l’Union africaine et présente des opportunités pour le commerce et l’exportation de plusieurs expertises canadiennes, telles que l’agriculture, la construction et les infrastructures, et les technologies propres.

L’affirmation accrue de la Chine et de la Russie crée un monde de plus en plus multipolaire dans lequel le Canada doit emprunter toutes les avenues à sa disposition pour exercer de l’influence et servir ses intérêts stratégiques indépendamment de son partenaire américain dont la puissance se dissipe : la Francophonie, en pleine croissance, lui offre un forum important à cet effet. Mais pour y exercer un rôle de leadership, le Canada doit tout d’abord revitaliser le fait français à l’intérieur de ses propres frontières à l’aide de politiques d’immigration et d’intégration qui lui permettent d’attirer le meilleur de l’immigration francophone africaine. Pour ce faire, il lui faudra non seulement renouveler son engagement envers le multiculturalisme, la diversité et l’inclusion – il lui faudra surtout les intérioriser en tant qu’avantages comparatifs. 

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