Frontières et pandémie

La pandémie a forcé les États à fermer leurs frontières, mais cette tendance ne date pas d’hier.

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31 mars, 2021
À Nogales, en Arizona, un haut mur d’acier, surmonté de fils de fer barbelés, marque la frontière entre les États-Unis et le Mexique.

Au printemps 2020, tout est allé très vite. Dans la foulée de la déclaration de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) établissant le caractère pandémique de la COVID-19, les États se sont refermés sur eux-mêmes, les uns après les autres, au gré de l’avancée du virus, scellant leurs frontières de manière plus ou moins étanche. Des citoyens qui cherchaient à regagner leur pays, des résidents temporaires, des migrants coincés dans des no man’s land se sont fait prendre au piège. En quelques semaines, 90% de la population mondiale se trouvaient dans un pays qui avait imposé des restrictions à ses frontières, tandis que 40% de ces États avaient opté pour une fermeture étanche.

« Même si les fermetures de frontières ont été spectaculaires […], elles s’inscrivent en fait dans plusieurs décennies de mutations des frontières. »

Pourtant, cette année 2020 devait marquer le 25e anniversaire de l’avènement d’une zone sans frontières et vouée à s’étendre : l’espace Schengen. Cette zone de libre circulation des personnes, mise en place en 1995 entre 26 États européens, impliquait l’élimination des contrôles frontaliers entre les membres et un renforcement des contrôles frontaliers à la frontière commune de cet espace. Mais l’année 2020 aura été au contraire celle de la réapparition des contrôles frontaliers entre les pays signataires. Sur un autre continent, « la plus longue frontière indéfendue au monde » entre le Canada et les États-Unis a été fermée aux flux non essentiels, et ce, pour la première fois depuis 2001. Un an plus tard, à l’heure où s’écrivent ces lignes, elle est toujours close et paraît devoir le demeurer pour un bout.

Même si les fermetures de frontières ont été spectaculaires en raison de leur rapidité et de leur relative simultanéité, elles s’inscrivent en fait dans plusieurs décennies de mutations des frontières, en partie amorcées et certainement accélérées par les événements du 11 septembre.

Les différents séismes qui ont agité le 20e siècle ont progressivement contribué à une délimitation plus importante des frontières, comme en attestent les mots de Stefan Zweig, évoquant le « monde d’hier » :

« Avant 1914, la terre avait appartenu à tous les hommes. […] Il n’y avait pas de permis, pas de visas, pas de mesures tracassières, ces mêmes frontières […] ne représentaient rien que des lignes symboliques qu’on traversait avec autant d’insouciance que le méridien de Greenwich. »

À la fin du 20e siècle, en pleine mondialisation on aurait pu s’attendre à l’effacement des frontières à nouveau. Au contraire, les États, bien que n’ayant plus le monopole des relations internationales, demeuraient les acteurs de référence du monde contemporain. La souveraineté demeurait la clé de voûte de la mondialisation dans la mesure où ce sont les régimes frontaliers qui filtraient la vitesse et la trajectoire des flux, qu’il s’agisse de marchandises, de capitaux ou de personnes. Or, les événements du 11 septembre ont généré une onde de choc qui a mobilisé ces différents éléments. Ainsi, les frontières sont devenues un outil de filtrage des flux indésirables. Les États ont réaffirmé leur souveraineté sur leurs territoires, parfois aux dépens de l’État de droit.

Les frontières-filtres se sont alors inscrites dans une logique de sécuritisation : les enjeux de police frontalière sont devenus des questions de sécurité nationale. En effet, la frontière est une ligne, une interface entre deux États. Ni naturelle ni immuable, la frontière est donc une ligne sur le sol qui délimite les compétences et les juridictions des États limitrophes. Son tracé définit souvent une zone de commerce, de contrebande, de franchissements légaux et illégaux, ce qui implique en principe d’avoir une police des frontières, puisqu’il s’agit avant tout de sécurité intérieure. Toutefois, l’évolution récente a marqué les politiques frontalières en les élevant au niveau de la sécurité nationale, et ce, alors que nous sommes dans une période de paix relative. La frontière est devenue un outil de la politique de défense et de sécurité des États, ce qui justifie à la fois les discours défensifs et la militarisation des espaces frontaliers – comme en atteste par exemple le déploiement de militaires le long de la frontière mexicano-américaine par l’ancien président américain. Cette militarisation des frontières a également accéléré un glissement sémantique, la frontière devenant un espace de surveillance, de guerre, une zone de périls supposés. Dans cet espace, teinté aussi par le fait que plus du tiers des gardes de cette frontière en particulier sont des anciens combattants, l’Autre – l’étranger – est perçu comme un ennemi. Cet adversaire est devenu « illégal » et forcément dangereux. Les menaces de vagues migratoires, d’invasions, voire de guerres frontalières (comme en atteste l’émission « Border Wars ») sont entrées de plain-pied dans le vocabulaire frontalier. Les cartographes se sont mis à reproduire cette construction de l’imaginaire frontalier, à grand renfort de flèches invasives et distorsions multiples quant à la réalité des flux migratoires.

Dans le même temps, le nombre de murs frontaliers, qui était déjà en croissance depuis le milieu des années 1990, a connu une augmentation importante dans la foulée du 11 septembre 2001 puis par à-coups, à la suite du printemps arabe, puis de la crise syrienne. Ils étaient 11 au sortir de la guerre froide, et ils sont désormais plus de 75 à scarifier près de 13% des frontières terrestres mondiales. Marqueurs de la souveraineté des États, les murs sont toujours accompagnés de toute une infrastructure de surveillance (senseurs, capteurs, caméras, patrouilles), de contrôle préalable (visas, permis, contrôles au point de départ).

Dans ces espaces frontaliers, devenus des laboratoires de surveillance qui vont au-delà de la seule ligne de démarcation frontalière, l’État d’exception (voir encadré) est progressivement devenu la norme.  Les frontières se sont érigées en membranes asymétriques, pixellisées et donc plus ou moins étanches selon l’identité de celui ou celle qui la franchit. 

Les frontières américaines et l’État d’exception

Il existe, aux frontières des États-Unis, une zone d’exception, de 100 miles – 160 kilomètres – de large. En effet, depuis 1953, une directive du ministère américain de la Justice a établi que dans cet espace frontalier, certains droits constitutionnels (relatifs au quatrième amendement) pouvaient être suspendus si la sécurité des frontières l’exige. C’est cet espace que l’American Civil Liberties Union (ACLU) dénomme  » Constitution free zone « , un espace sans constitution. Cette directive, qui visait à donner plus de pouvoirs aux peu nombreux agents frontaliers dans les années 1950, et qui n’avait pas été particulièrement invoquée dans les décennies suivantes, est devenue un outil majeur après le 11 septembre : l’urgence est devenue permanente et la ligne frontalière est véritablement devenue une zone. Ainsi, dans l’intégralité de la zone comme au poste frontalier, un agent frontalier peut exercer des contrôles, incluant la fouille d’engins électroniques. C’est ainsi qu’en 2008, le sénateur du Vermont Patrick Leahy a été arrêté à un poste de contrôle de la patrouille frontalière, loin de la frontière. On lui a ordonné de sortir de sa voiture et de prouver qu’il était citoyen. Le sénateur a raconté à maintes reprises cette histoire, ajoutant que lorsqu’il a demandé à l’agent le fondement sur lequel il se basait pour demander une preuve de citoyenneté (fondement qu’il n’avait pas), l’agent aurait posé la main sur son arme en disant : « C’est toute l’autorité dont j’ai besoin ». Les comportements arbitraires, comme le montre fréquemment l’ACLU, dans cet espace d’exception sont récurrents. Enfin, tout le territoire d’États américains comme le Maine, la Floride ou le Michigan appartient à cette zone d’exception. Pour en savoir plus : Les frontières américaines en trois minutes.

En effet, la mobilité demeure l’apanage des nantis, puisque le choix d’être mobile prépandémie est devenu celui de pouvoir demeurer confiné, et donc immobile, pendant la pandémie. À l’inverse, ceux qui ont toujours peiné à se déplacer en raison d’un manque de documentation ou de passeports « moins désirables » sont soit cloués dans des espaces fixes comme les camps de migrants aux abords des frontières,  soit forcés de se déplacer en pleine pandémie, puisque nombre d’entre eux font partie des travailleurs essentiels à travers le monde.

La pandémie a non seulement renforcé les frontières existantes en périphérie des États et surligné des frontières additionnelles à l’intérieur des États, elle en a aussi créé de nouvelles: celles des confinements pour tous ceux qui ont dû demeurer à l’intérieur de périmètres plus restreints.

Fermer une frontière ponctuellement peut avoir du sens, comme après le 11 septembre, lorsque l’origine de la menace demeure inconnue. Toutefois, on observe que la fermeture des frontières dans un contexte, par exemple, de migrations climatiques est une option temporaire, illusoire, dans la mesure où le problème à l’origine du mouvement n’est pas traité. Dans tous les cas, qu’il s’agisse de migrations environnementales ou de manière plus récente dans le cadre d’une pandémie, la coopération demeure la solution adéquate : si les États appliquent de concert une même approche pour contrôler une propagation virale, tant sur les normes que les produits médicaux, le contrôle du phénomène pandémique en l’occurrence est plus rapide.

Ainsi, la mise en scène de la frontière, que l’on peut observer tant sur les fronts sanitaires que migratoires, demeure une posture à court terme : il est facile de « vendre » la fermeture des frontières, de théâtraliser la frontière, à des fins politiques ou commerciales, comme en atteste la téléréalité « Border Security » diffusée au Canada, et les pans de murs de l’administration Trump, construits au milieu de nulle part. Il est plus délicat, voire impossible, une fois que le discours ambiant est défini sur des termes axés sur les bénéfices des frontières dures, de tenir un discours alternatif qui établit les bénéfices des frontières souples – qui ne sont en aucun cas des frontières ouvertes.

« Plus que jamais à travers la pandémie, les inégalités socio-économiques sont accrues et vont continuer à définir les régimes frontaliers. »

Plus que jamais à travers la pandémie, les inégalités socio-économiques sont accrues et vont continuer à définir les régimes frontaliers. Ainsi, alors que le passeport vaccinal fait son chemin dans l’opinion publique, force est de constater que les mobilités vont désormais être conditionnées – au moins en partie – par la capacité d’accès aux différents vaccins sur le marché, et par l’aptitude à prouver la validité du document de vaccination. Il y a fort à penser que tout comme pour les passeports, il y aura une hiérarchisation des documents de voyages, plaçant une fois encore le Sud loin derrière, car les leurs seront inévitablement étiquetés « moins fiable » par les gouvernements du Nord. Il ne s’agit pas non plus de restrictions ponctuelles liées à un vaccin pour une destination spécifique – par exemple, la fièvre jaune pour le Libéria – mais bien de limitations suffisamment globales pour qu’elles viennent entamer le droit à la libre circulation des personnes tel qu’établi en droit international.

Il est encore difficile de mesurer l’impact de cette année pandémique sur les sociétés, sur la structure des États, sur les relations internationales. Mais il est certain que les régimes frontaliers seront profondément définis dans les années à venir par cet intrus viral, à même de franchir tous les obstacles, auquel, de toute évidence, aucun mur ne peut résister.