Diplomatie culinaire : Un diplomate canadien électrise un concours de cuisine au Zimbabwe

Plus tôt cette année, des centaines de milliers de Zimbabwéens se sont retrouvés autour d’un concours de cuisine participatif sur Twitter, dont le Canada est presque sorti vainqueur.

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20 May, 2024
Une table dressée avec plusieurs plats traditionnels du Zimbabwe. Image: Wikimedia Commons King Vinci
Deogracias Kalima
By: Deogracias Kalima
Journaliste indépendant

Depuis plus de vingt ans, le Canada et le Zimbabwe entretiennent des relations diplomatiques plutôt tendues et les échanges commerciaux sont, au mieux, minimes. Toutefois, en mars, l’ambassadeur du Canada au Zimbabwe, Adler Aristilde, a séduit la population locale en lors d’un concours de chefs participatif sur Twitter (X), dans le but d’apaiser les tensions bilatérales, pourrait-on dire.

Des relations diplomatiques glaciales

Le Canada a établi des relations diplomatiques avec le Zimbabwe en 1980, suite à l’indépendance de ce dernier. Toutefois, les relations se sont dégradées en 2001 lorsque le gouvernement zimbabwéen de feu Robert Mugabe s’est emparé de terres agricoles privées appartenant à des Zimbabwéens blancs, faisant fi de l’État de droit et commettant des actes de violence flagrants ce faisant.

La situation a atteint son paroxysme lorsque l’ancien ambassadeur du Canada James Wall fut agressé par des miliciens vétérans fidèles au gouvernement zimbabwéen en mai 2001.

En 2008, le Canada a décidé de mettre en œuvre le règlement d’application de la loi sur les mesures économiques spéciales (Zimbabwe), qui a interdit le commerce des armes avec le Zimbabwe et imposé des sanctions à l’encontre des Zimbabwéens et des entités répertoriés.

Les mesures économiques spéciales – c’est ainsi qu’Ottawa appelle ses sanctions – ont été modifiées en mars 2023 et ont rayé de la liste 100 personnes « qui étaient soit décédées, soit réputées ne plus être impliquées dans des faits de violation des droits de la personne et de violences politiques, soit veuves, divorcées ou séparées des personnes figurant sur la liste ». Toutefois, comme le souligne le gouvernement canadien, « les mesures resteront en place jusqu’à ce que la politique zimbabwéenne évolue positivement et se traduise par une amélioration en matière de droits de l’homme, de démocratie, de liberté et d’État de droit ».

Les cuisines des ambassadeurs

Alors que les relations diplomatiques restent tendues, en mars, des centaines de milliers de citoyens zimbabwéens se sont retrouvés autour d’un concours de cuisine participatif sur Twitter (X) qui opposait l’ambassadeur du Canada au Zimbabwe, à des dizaines d’autres diplomates accrédités dans le pays.

Ce concours, baptisé #AmbassadorsCookoffChallenge (Concours de cuisine des ambassadeurs), a été organisé par le compte Twitter (X) de Zimbabwéens de la diaspora connus sous le nom de « Team Fulo ». @Teamfulozim, qui compte 17 500 abonnés, signifie « manger en équipe », en shona, la langue du Zimbabwe. Ce compte Twitter (X), très suivi, rassemble les Zimbabwéens du pays et de l’étranger autour de discussions culinaires. Comme l’indique « Team Fulo », il s’agit de « mettre en valeur les aptitudes culinaires, ou au contraire l’absence d’aptitudes, y compris de cuisiniers au plan national. Là où il y a unité, les amitiés se forgent autour de la nourriture, de plaisanterie et de boissons. Pas de politique, pas de religion ».

« Les ambassadeurs sont perçus par les Zimbabwéens ordinaires comme faisant partie de l’élite. Le concours de cuisine les a humanisés », a déclaré Shamiso Mupara, cultivateur de plantes indigènes et cuisinier amateur installé à Mutare, une ville de l’est du Zimbabwe.

Jay Hussein, connu sous le pseudonyme Twitter @KingJayZim, est à l’origine de ce concours. Ancien DJ de la radio, très populaire dans les années 80 et 90 au Zimbabwe, @KingJayZim est aujourd’hui ingénieur électricien et vit en Angleterre. Il est également un symptôme de la fuite massive des cerveaux du Zimbabwe, qui a vu des dizaines de millions de ses citoyens, dont des infirmières, des enseignants, des comptables et des ingénieurs, s’installer au Canada, au Royaume-Uni, aux États-Unis et en Afrique du Sud au cours des 25 dernières années.

Batailles culinaires

Pendant quatre semaines et via de courtes vidéos, les Zimbabwéens basés au pays et au Canada ont suivi au quotidien de drôles de bousculades au cours desquelles l’ambassadeur du Canada s’est efforcé de surpasser les talents culinaires de tous les diplomates accrédités au Zimbabwe.

L’ambassadeur Aristilde s’est montré très ingénieux en demandant à son chef de cuisine de se rendre dans les marchés de rue des townships ou cantons (et non dans les supermarchés des classes supérieures) à Harare, la capitale du Zimbabwe, pour acheter des légumes frais locaux et des céréales traditionnelles afin de préparer un « porridge épais », l’aliment de base du Zimbabwe. En utilisant des épices locales et du beurre de cacahuète, il a également donné à son plat un caractère un peu végétarien.

L’ambassadeur a également dû agir rapidement, car l’ambassadeur de Grande-Bretagne au Zimbabwe, Peter Vowles, connu pour parler couramment le shona, épatait également les foules par ses incursions publiques dans les arcanes des marchés des townships pour s’approvisionner en tout, des tomates aux légumes sauvages en passant par le gros sel. Pendant ce temps, l’ambassadeur pakistanais au Zimbabwe, Murad Baseer, s’occupait à préparer ses fameux plats sud-asiatiques de poulet tandoori au curry.

Finalement, c’est le Canada qui a brillé grâce aux votes sur Twitter (X) de dizaines de milliers de Zimbabwéens venus de tous horizons et qui ont regardé l’émission culinaire non scénarisée sur Twitter. L’ambassadeur canadien a remporté le deuxième prix, battant ainsi un grand nombre de diplomates, mais pas Christine Mendes, l’ambassadrice résidente adjointe du Programme alimentaire mondial au Zimbabwe, qui a été la grande gagnante.

Des relations de cœur à cœur

« J’ai été agréablement surpris d’apprendre que l’ambassadeur fut DJ par le passé », a écrit en avril @KingJayzim, l’initiateur de l’émission culinaire des diplomates, à propos de l’ancien emploi de l’ambassadeur Aristilde. King Jay, comme nous l’avons mentionné, vit au Royaume-Uni et a été invité à la résidence officielle du Canada à Harare, au Zimbabwe, alors qu’il était en vacances dans son pays.

Ce fut une rencontre tout à fait amicale entre deux anciens DJ de radio, qui, en outre et aux yeux des gens ordinaires, a permis d’améliorer les relations entre le Canada et le Zimbabwe.

En effet, les citoyens zimbabwéen s’identifient très bien à l’ambassadeur Aristilde. Tout d’abord, l’ambassadeur est originaire d’Haïti et a su parfaitement évoluer jusqu’au poste de premier diplomate du Canada au Zimbabwe.

« Les émigrés zimbabwéens vivant au Canada, au Royaume-Uni ou en Afrique du Sud se retrouvent quelque peu en l’ambassadeur Aristilde, et voient une personne issue de l’immigration devenue un haut responsable des affaires du gouvernement canadien. Bien sûr, son plat de légumes secs au beurre était alléchant », s’amuse Kudakwashe Magezi, analyste social des réseaux de la diaspora zimbabwéenne.

Le défi culinaire a humanisé la présence du Canada au Zimbabwe, affirme M. Magezi, ajoutant que le rôle humanitaire majeur du Canada dans le soutien aux personnes vulnérables du Zimbabwe en matière de santé et d’alimentation, l’investissement dans le secteur minier du Zimbabwe et l’accueil de milliers d’émigrés zimbabwéens sont également très remarquables.

Le Canada soutient activement le système de santé zimbabwéen, les efforts en matière de lutte contre le changement climatique et d’éducation, ainsi que les projets de reprise après sinistre. Ayant des doutes en matière de responsabilité, le Canada ne donne pas directement d’argent au gouvernement zimbabwéen, mais verse chaque année des millions de dollars à l’UNICEF, au Programme alimentaire mondial, à l’Organisation internationale du travail et à d’autres acteurs humanitaires qui viennent en aide aux populations les plus vulnérables du Zimbabwe.

Son projet phare est le Fonds canadien d’initiatives locales par lequel le Canada accorde des subventions allant jusqu’à 50 000 CAD à des organisations locales de la société civile pour qu’elles mettent en œuvre des projets dans leurs communautés.

Néanmoins, c’est dans le secteur minier que la présence du Canada au Zimbabwe se fait particulièrement sentir. Des sociétés canadiennes comme Zephyr Minerals Limited, B2 Gold Corp et Duration Gold exploitent très activement les lucratives réserves d’or du Zimbabwe, employant des milliers de travailleurs dans un pays qui souffre d’un taux de chômage des plus élevés au monde.

Des milliers de ressortissants zimbabwéens vivent également au Canada. Selon le recensement de 2016, 16 255 citoyens canadiens ont déclaré avoir une ascendance zimbabwéenne. Le Zimbabwe a également bénéficié d’envois de fonds s’élevant à 1,47 milliard USD de sa communauté diasporique mondiale, entre janvier et octobre 2023, soit une hausse de 8 % par rapport à la même période en 2022.

Jalousie amicale

« Ce que cette compétition culinaire des ambassadeurs et l’excellente performance de l’ambassadeur du Canada ont montré aux Zimbabwéens ordinaires c’est que les hostilités diplomatiques de l’élite ne peuvent pas l’emporter sur le lien social, économique, migratoire et humain qui unit les Zimbabwéens et les Canadiens », a déclaré Yasin Kakande, spécialiste de la migration africaine et auteur de Why We Are Here (Pourquoi nous venons).

Toutefois, signe que le concours de cuisine des ambassadeurs et sa nature participative ont suscité une certaine jalousie dans les hautes sphères du pouvoir zimbabwéen, le ministre zimbabwéen du tourisme a tweeté par la suite, sur un ton festif, que la première dame du Zimbabwe (l’épouse du président) était en fait à l’origine de l’émission culinaire.

Cette affirmation était tellement farfelue qu’elle a rapidement été l’objet de railleries de la part de milliers de Zimbabwéens qui ont vu dans ce tweet une tentative idiote du gouvernement d’attirer l’attention sur un événement entièrement participatif organisé par des citoyens ordinaires en ligne.

« Où trouvez-vous le culot de mêler la première dame à une initiative sociale qui existe depuis longtemps sur Twitter ? », a répondu au ministre une Zimbabwéenne irritée qui avait suivi l’émission culinaire des ambassadeurs.

Bien entendu, l’ambassadeur du Canada ne s’est pas préoccupé de tout cela… Il s’est plutôt attaché à perfectionner ses talents de cuisinier.

Néanmoins, il y a des inquiétudes au Zimbabwe avec des signalements de politiciens et de partisans des partis d’opposition, de syndicalistes, de militants syndicaux, d’enseignants, d’infirmières, de médecins et de défenseurs des droits de l’homme qui sont la cible de poursuites judiciaires de la part du gouvernement. Mais qui aurait cru qu’un ambassadeur canadien, sollicité par des Zimbabwéens ordinaires à préparer un pudding aux légumes et un porridge à la farine de maïs en direct sur Twitter, gagnerait les cœurs de la rue plus que la haute diplomatie ?

« Cette diplomatie alimentaire non scénarisée s’est avérée plus humaine que la diplomatie d’État à État », a ajouté M. Kakande, qui a été un fervent adepte de l’émission en ligne.

L’ambassade du Canada a simplement qualifié l’ensemble de la performance de « diplomatie culturelle ».

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