Appuyez le journalisme

Critique de livre : Perdre le Sud

Maïka Sondarjee. Perdre le Sud : décoloniser la solidarité internationale. Écosociété, 2020.

Par: /
15 octobre, 2021
De jeunes garçons travaillent dans une usine de textile dans la ville de Jaipur, en Inde, en 2009. Kuni Takahashi/Getty Images

La distance se réduit, les frontières s’estompent, les murs tombent. Dans cet essai, la mondialisation s’appelle Zeinab, Nizar, Fatima, Maxima et le lien entre le destin de ces travailleurs et travailleuses et notre conception de l’ordre des choses est habilement construit. Résultat? Un véritable appel au changement et une vision presque intime de l’international.

En soi, la prémisse selon laquelle la mondialisation s’inscrit au cœur de ce que l’on consomme, achète, regarde et apprécie n’est pas nouvelle. Mais l’essai Perdre le Sud : décoloniser la solidarité internationale de Maïka Sondarjee tire sa force de sa réelle capacité à appeler à un sentiment solidaire envers toute personne, peu importe son origine, son genre ou sa provenance. Comment? En nous montrant que tout est interrelié. Des personnes qui nous fournissent nos aliments, aux femmes qui nettoient nos chambres à l’hôtel, en passant par celles qui doivent sans cesse s’adapter pour produire nos vêtements plus rapidement et pour moins cher.

Plus encore, quand nous défilons nos fils de réseaux sociaux en un mouvement de pouce, c’est une version épurée de ceux-ci à laquelle nous avons accès, des milliers de travailleuses et travailleurs du Sud s’affairant jour après jour à y supprimer le contenu indésirable. Ces personnes passent leur journée à nettoyer nos réseaux de contenu extrêmement violent, terroriste, pornographique et terrorisant, pour un salaire insuffisant et au détriment de leur santé mentale. « Nous ne vivons pas au-dessus de nos moyens, mais au-dessus des moyens des autres », cite Maïka Sondarjee, reprenant les mots du sociologue allemand Stephen Lessenich.

« Nous ne vivons pas au-dessus de nos moyens, mais au-dessus des moyens des autres ».

C’est notre ordre mondial actuel qui rend possible ce déséquilibre, selon la professeure à l’Université d’Ottawa. Le retour du balancier ne peut donc se faire qu’avec un réel changement de paradigme, un changement de mentalité et un projet moral qui s’attaque à la racine de l’oppression plutôt que de se contenter de réponses ponctuelles aux multiples conséquences de l’ordre international mondialisé actuel. Et ce projet se nomme l’internationalisme radical.

Avant d’expliquer ce concept, Maïka Sondarjee revient dans ce premier essai sur plusieurs éléments déjà bien ficelés de la critique de la mondialisation et de l’ordre mondial actuel sur les populations du Sud. Elle aborde les impacts désastreux de l’Accord sur l’agriculture de l’OMC permettant aux pays industrialisés de subventionner leur production nationale, mais empêchant les pays du Sud de le faire, le pouvoir grandissant de multinationales aux pratiques incontrôlables et le contrôle sur les droits de propriété. Ce qui demeure relativement nouveau, c’est le constat que les conséquences de cet ordre mondial et ses ramifications racistes et sexistes ne disparaîtront pas sans de profondes transformations du système permettant, encourageant ou rendant lucratives les pratiques inégales. Mais Maïka Sondarjee n’en appelle pas au boycott total de l’aide internationale telle qu’elle opère aujourd’hui, mais plutôt à repenser un autre système vers lequel transitionner, qui serait notamment décolonial et féministe. Ce système reconnaîtrait ainsi les conséquences encore bien présentes du colonialisme, mais également la façon dont les femmes sont instrumentalisées au sein du système capitaliste actuel, que ce soit par leur force reproductive ou celle du travail dans les pays du Sud. Le projet proposé diffère à bien des égards des positions démondialiste (repli sur soi et rupture des institutions internationales) ou altermondialiste (régularisation et diminution des échanges internationaux) qui ont réussi à se frayer un chemin dans l’histoire récente. Elle mise plutôt sur un plan de sortie graduel pour ne pas déstabiliser les populations qui dépendent du système actuel pour leur survie.

Repenser la coopération internationale

Ce plan est nécessaire, selon la chercheure, puisque les alternatives proposées présentement ne permettent pas une transition globale radicalement juste. Le prétendu consensus de Beijing fait montre des limites de l’aide internationale. Ce modèle d’aide peut encourager l’innovation, mais la non-intervention dans les affaires nationales des pays bénéficiant des investissements chinois représente un couteau à double tranchant. D’une part, la non-ingérence peut conduire à des projets ayant des effets dévastateurs pour l’environnement, ou d’autre part, l’acceptation de projets hautement profitables peut se faire au détriment des droits humains et des normes de sécurité au travail.

Puis, il va sans dire que la philanthropie n’a pas la carrure pour tenir sur ses épaules le poids de l’ensemble des inégalités Nord-Sud, en plus d’encourager le White-Savior Complex, soit cette idée que les pays du Sud aux populations pauvres et racisées doivent être sauvées par des personnes blanches qui les guideront vers une vie meilleure.

L’auteure en profite pour souligner l’impact (minime) des campagnes de personnalités connues sur le web, comme celle qui a permis de récolter 1,5 million de dollars ayant servi à l’envoi de trois bateaux et trois avions-cargos rempli de nourriture vers la Somalie en 2017. Si les intentions demeurent bonnes, ces campagnes à saveur sensationnelle n’ont aucune connaissance des besoins réels des pays ou populations qu’elles tentent d’aider, et peuvent même nuire. La nourriture envoyée en Somalie a influé sur les marchés nationaux, faisant en sorte que les petits producteurs locaux ne pouvaient prospérer pendant que la population pouvait temporairement compter sur des vivres directement arrivés du ciel. Non seulement ces alternatives ne fonctionnent pas, mais les autres tentatives proposées à travers l’histoire récente n’ont pas réussi à changer les choses de façon durable.

En somme, on a créé le problème et, de surcroît, on le règle mal.

Utopique, l’internationalisme radical?

C’est ainsi que Maïka Sondarjee arrive à convaincre qu’aucun changement durable n’est possible sans internationalisme radical. « Un internationalisme radical postule que la pauvreté économique ne peut pas se régler à la pièce et qu’elle est créée et maintenue par une architecture internationale qui favorise la concentration de capital par une minorité ainsi que la dépossession et l’oppression de certaines nations par d’autres ».

Elle voue d’ailleurs l’entièreté des derniers chapitres à définir cet internationalisme et à expliquer comment s’orchestrerait ce projet moral et politique. Pour mieux le comprendre, il faut d’abord accepter ces trois bases : l’internationalisme méthodologique, qui propose de cesser de traiter le national et le global comme deux environnements qui s’excluent; l’universalisme politique, qui vise à ce que toutes les populations jouissent des mêmes droits humains de base que les Occidentaux; et l’internationalisme féminisme et décolonial, qui propose de soutenir les luttes féministes du Sud et de miser sur la convergence des luttes contre le sexisme, le racisme, le patriarcat et le capitalisme.

Entre autres, Sondarjee propose quelques pistes de solutions comme l’annulation des dettes, la régulation du cours des matières premières, la mise en place de règles commerciales plus équitables, la hausse de taxes aux multinationales et l’abolition du temps d’exclusivité des brevets. L’essai n’a pas la prétention de s’imposer comme un guide pratique ou de contenir toutes les étapes à suivre afin de tendre vers cet idéal. Si l’on termine ce livre avec un goût de cultiver cette empathie de l’autre, il demeure difficile de transposer cette solidarité en actions concrètes. Utopique, ce monde radicalement empathique? Peut-être, mais lorsque l’on se penche sur les grands défis que l’humanité aura à relever dans les prochaines décennies tel que l’urgence climatique, il faudra des idées audacieuses. Et à travers cet essai accessible et truffé de nuances, Maïka Sondarjee nous en livre certainement plusieurs.

Avant que vous ne cliquiez ailleurs, nous aimerions vous demander une faveur… 

 

Le journalisme au Canada a subi d’innombrables reculs au cours des vingt dernières années. Des dizaines de journaux et de points de vente ont fermé. Les salles de rédaction sont en voie de disparition. Cette érosion affecte particulièrement la couverture de la politique étrangère et des actualités internationales. Les Canadiens, à l’abri de la plupart des bouleversements internationaux, accordent ainsi relativement peu d’importance à l’état du monde.

À Open Canada, nous croyons que cette situation doit changer. La pandémie nous confirme que nous ne pouvons plus ignorer les changements qui ont cours à l’étranger. Plus encore, nous croyons que la majorité des Canadiens partagent notre avis. La plupart d’entre nous, après tout, entretiennent des relations qui s’étendent au monde entier.

Notre mission est d’instaurer un dialogue entre des citoyens de tous les horizons – et pas seulement des politiciens, des universitaires et des décideurs. Nous avons besoin de votre aide pour y parvenir. Votre soutien nous permettra de trouver des histoires et de rémunérer des écrivains pour les raconter. C’est précisément ce dont nous avons besoin pour établir ce dialogue. C’est de cette façon que nous encourageons davantage de Canadiens à jouer un rôle actif pour façonner la place de leur pays dans le monde.

Appuyez le journalisme