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Brésil : la pandémie au secours de la démocratie

Dépassant les 400 000 morts, la crise de la COVID-19 aura-t-elle raison du président Jair Bolsonaro et de sa nostalgie de la dictature ?

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4 mai, 2021
BRASILIA, BRÉSIL - 17 JANVIER: Des manifestants élèvent une grande marionnette représentant le président brésilien Jair Bolsonaro comme un tueur lors d'une manifestation en faveur de sa destitution. (Photo par Andre Borges / Getty Images)

Le Brésil fait entendre parler de lui ces derniers jours en raison de sa gestion catastrophique de la crise de la COVID-19. La mutation dangereuse du virus qui y a pris racine se répand partout dans le monde, jusqu’à faire des ravages dans le vestiaire des Canucks de Vancouver et interrompre leur saison.

À l’instar de son modèle, l’ancien président américain Donald Trump, Jair Bolsonaro voit ses ambitions autocratiques contrecarrées par un peuple révolté par sa gestion négationniste de la crise. La pandémie aura-t-elle raison d’un autre autocrate incompétent ?

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Les Brésiliens ne peuvent pas dire qu’ils ne savaient pas dans quoi ils s’embarquaient en élisant à la présidence le candidat d’extrême droite, Jair Bolsonaro.

L’ex-capitaine de l’Armée de l’air a toujours été clair sur ses intentions: « Je fomenterais un coup d’État militaire le même jour (de mon élection) », disait-il en 1999 dans une entrevue télévisée. « On ne résoudra rien dans ce pays avec la démocratie ! Ça prend une guerre civile pour terminer le travail du régime militaire et éliminer environ 30 000 personnes, en commençant par Fernando Henrique Cardoso ! », vociférait-il, faisant référence au président de l’époque.

Le 28 octobre 2018, il est élu président du Brésil et forme un cabinet dont plus du tiers est composé de militaires.

Dès sa première année au pouvoir, son style autoritaire ponctué d’attaques virulentes a mis à dos son parti politique, la société civile, la communauté scientifique, le milieu des affaires… et la Chine – le plus important partenaire commercial du Brésil.

Le 19 avril 2020, quatorze mois après son investiture, il menace pour la première fois le pays d’une rupture démocratique. Il est furieux contre la Cour suprême qui vient d’annuler deux de ses décisions : interdire le confinement et nommer un ami à la tête de la police fédérale qui mène des enquêtes criminelles sur trois de ses fils.

« Ça suffit ! La discussion est terminée ! (…) Nous avons le peuple de notre côté, nous avons les Forces armées… » avait-il déclaré sans masque, à une foule de partisans venus réclamer l’abolition de la Cour suprême et du Congrès.

En parlant de l’armée…

Désaveu militaire

Le 28 mars dernier, frustré par l’État-major qui refuse de déployer l’armée pour mettre fin au confinement imposé par les Gouverneurs des États, Jair Bolsonaro congédie son ministre de la Défense, le général Fernando Azevedo e Silva.

« Durant mon mandat, j’ai préservé les Forces armées comme une institution de l’État », écrit le ministre remercié, en rappelant au président que « l’Armée de terre, la Marine et l’Armée de l’air ne sont pas au service des gouvernements d’occasion ».

Le lendemain, le président mandate le nouveau ministre de la Défense, le Général Walter Braga Netto, pour faire rentrer les généraux dans les rangs. L’État-major démissionne en bloc.

La nomination d’un nouvel État-major dans la foulée – à partir d’une liste fournie par le haut commandement ­– n’ouvre pas le chemin au président. L’armée réitère qu’elle continuera de respecter la Constitution et le régime démocratique.

Cette insubordination donne espoir que les militaires n’ont pas l’appétit pour le projet de dictature du président – du moins, tant que l’opinion publique lui fera payer le prix de son négationnisme.

La chute du Messie

Élu avec 55% des suffrages en octobre 2018, celui que ses parents ont baptisé Jair Messias Bolsonaro et qui s’est présenté comme le « Messie » durant la campagne électorale, recueille maintenant que 30% des intentions de vote.

Sa chute s’est amorcée le 28 avril 2020 alors que le pays franchissait le cap des 5000 morts liés à la COVID-19 et qu’il continuait non seulement de nier la gravité de la maladie, mais surtout de prendre les mesures nécessaires pour protéger les vies des citoyens.

« Je suis le Messie, mais je ne fais pas de miracles ! », avait-il répondu du tac au tac.

Depuis le début de la pandémie, Jair Bolsonaro qualifie la COVID-19 de « petite grippe » et attaque tous ceux qui réclament des mesures de confinement. Le président répète qu’un confinement national aurait des conséquences fatales sur l’économie brésilienne, anémique depuis des années. Il semble convaincu que la meilleure avenue pour préserver les emplois et en finir rapidement avec la COVID-19 est l’immunisation par la contamination générale.

Dépassant aujourd’hui les 400 000 morts, la situation épidémique du pays est hors de contrôle. Entre 3000 et 4500 personnes succombent chaque jour du coronavirus, faute de couvre-feux, de mesures de confinement et d’accès aux vaccins.

Une hécatombe pourtant annoncée début mars par un neurochirurgien brésilien de l’Université Duke, qui alertait la communauté internationale sur la « menace mondiale » que représente le Brésil, s’il ne freine pas la dissémination du variant brésilien P1, découvert en décembre en Amazonie.

Ce variant, au moins trois fois plus contagieux, s’est répandu à la grandeur du pays en un temps record. Il attaque plus sévèrement et tue souvent en moins de 48 heures, incluant les moins de 40 ans, maintenant majoritaires aux soins intensifs des hôpitaux du pays.

Sévèrement critiqué, confronté à sa chute de popularité et déstabilisé par le retour en politique inattendu de l’ex-président de gauche, Lula da Silva – dont les condamnations pour corruption ont été annulées par la Cour suprême – Jair Bolsonaro a dû prendre les ondes le 23 mars pour s’adresser à la nation.

« Bonsoir. Nous sommes dans un moment d’un nouveau variant du coronavirus qui malheureusement a coûté la vie à plusieurs Brésiliens… », déclare-t-il, le ton grave, en reconnaissant pour la première fois la gravité de la pandémie.

« En aucun moment, notre gouvernement n’a failli à prendre les mesures nécessaires, autant pour combattre le coronavirus que pour combattre le chaos dans l’économie. »

Pour des millions de Brésiliens rivés à leurs téléviseurs, c’est le comble de l’insulte. Un concert de casseroles se fait entendre à la grandeur du pays, entrecoupé de cris de citoyens à leurs fenêtres: « Bolsonaro génocidaire ! Bolsonaro menteur ! Dehors Bolsonaro ! »

Les Brésiliens ne l’écoutaient déjà plus alors qu’il tentait un virage de dernière minute.

Une démocratie qui s’affirme

Au lendemain de cette déclaration, parlant au nom de tous les députés du Congrès, Arthur Lira, le président de la Chambre et allié de Bolsonaro, lance un avertissement sévère au président : « Il y a des limites à tout. Une lumière jaune vient de s’allumer. Et les conséquences pourraient être fatales si elle est ignorée. »

Le 8 avril, c’est la Cour suprême du pays qui force Rodrigo Pacheco, président du Sénat et nouvel allié de Bolsonaro, à instaurer bien malgré lui une Commission d’enquête sur la gestion de la pandémie.  Les travaux de cette Commission ont de sérieuses chances de mener à la destitution du président, s’il est prouvé que ses décisions sont responsables du décès de centaines de milliers de ses concitoyens.

Ce n’est pas la première fois que les tendances autocratiques de Bolsonaro se heurtent aux institutions démocratiques du pays. En fait, tout porte à croire qu’on assiste à la résistance de la démocratie brésilienne.

En effet, pour le politologue Carlos Pereira, ces derniers évènements démontrent que la démocratie brésilienne est en santé. « Quand on observe que les institutions sont capables d’imposer des limites et des revers à un gouvernement qui tente de contourner ses institutions, on ne peut pas considérer que la démocratie est menacée. », croit le chercheur de la Fondation Getúlio Vargas.

Un constat que partage aussi Pedro Dallari, professeur émérite à l’Institut des Relations internationales de l’Université de São Paulo, qui ne croit pas non plus que l’autoritarisme de Jair Bolsonaro menace la jeune démocratie.

Leur confiance est renflouée par les résultats d’un sondage de la firme DataFolha réalisé en juin 2020 auprès de 2016 répondants, qui révèle que 75% des Brésiliens appuient avec ferveur la démocratie, contre 10% qui souhaitent le retour de la dictature.

« L’erreur est de croire que la crise est dans la démocratie alors que c’est une crise de la démocratie. »

Comment expliquer que les Brésiliens ont élu comme président ce député fédéral marginal, ouvertement misogyne, raciste et homophobe et qui prône depuis trente ans le retour de la dictature ?

Le professeur Dallari y voit une démonstration claire que les Brésiliens sont désabusés : « L’erreur est de croire que la crise est dans la démocratie alors que dans les faits, c’est une crise de la démocratie. La population n’est pas contre la démocratie, mais elle est contre les mauvais gouvernements, contre les partis politiques traditionnels qui ont perdu contact avec la société. »

L’Opération lave-auto

Cette crise de confiance envers la classe politique a un nom au Brésil : l’Opération Lave-auto. C’est le nom donné à une enquête anticorruption amorcée dans un lave-auto de Brasília en 2014, et qui a révélé un scandale de corruption plus grand que nature.

Pendant six longues années, l’électorat découvrira avec dégoût au gré des perquisitions et des arrestations, l’ampleur du stratagème implanté à la société d’État Petrobras qui implique presque toute la classe politique.

En tout, 550 entrepreneurs, fonctionnaires, politiciens et sénateurs de 33 des 35 partis politiques représentés au Congrès seront accusés de s’être partagé plus de 3 milliards de dollars en pots-de-vin, durant les deux mandats de l’ex-président de gauche, Lula da Silva.

Ce chef syndical, qui s’était fait connaître en 1975 pour avoir défié le régime militaire, est élu président en 2003 et transforme le pays en sortant de la misère pas moins de 30 millions de Brésiliens. Il universalise l’accès à l’éducation et à la santé et rend les universités accessibles à la majorité noire et mulâtre.

À sa sortie du pouvoir le 1er janvier 2011, il enregistre un taux de satisfaction inégalé de 87%.

Mais l’Opération lave-auto, révélée en plein cœur d’une grave récession, viendra ternir le bilan de son parti des Travailleurs et la présidence de sa dauphine, Dilma Rousseff.

Une majorité de l’électorat se sent trahi par Lula, qu’ils croyaient être « l’ami des pauvres et non de l’argent » comme on l’appelait. Le pays se polarise entre ceux qui continuent de l’appuyer et ceux qui lui tournent le dos.

En mars 2015, l’élite de la droite, pourtant impliquée dans la corruption, articule un mouvement national de manifestations contre « la corruption de la gauche » réclamant la destitution de la présidente. Des millions de Brésiliens descendront dans la rue pendant plus d’un an.

L’insatisfaction générale encouragera un Congrès, où siège Jair Bolsonaro et une série d’élus corrompus aujourd’hui en prison, à destituer Dilma Rousseff en août 2016.

Bien qu’elle soit l’une des rares à ne pas avoir trempé dans la corruption, la présidente encaisse le coup et quitte le Palais présidentiel. Son vice-président, Michel Temer, devient président, mais il est rapidement accusé de corruption l’année suivante pour des pots-de-vin.

Les rues sont à nouveau prises d’assaut par un électorat qui réclame le retour de la dictature.

L’actuel vice-président, Hamilton Mourão, à l’époque général actif des forces armées, déclare le 17 septembre 2017 que « ses compagnons du haut commandement de l’armée de terre comprennent qu’une intervention militaire pourrait avoir lieu si le pouvoir judiciaire ne résout pas le problème politique ». Jair Bolsonaro, alors en précampagne, le remarque et en fera son colistier.

En janvier 2018, la Cour d’appel confirme le jugement controversé du juge Sérgio Moro, attitré à l’Opération lave-auto, et condamne l’ex-président Lula à 12 ans de prison pour corruption et blanchiment d’argent. À quelques mois des élections présidentielles, en tête avec 40% des intentions de vote, Lula est emprisonné, laissant le champ libre à Jair Bolsonaro qui recueille à peine 20% d’appui.

« Les Brésiliens semblent s’être rendu compte que le « Messie » répond encore moins à leur soif de gouvernements plus compétents, honnêtes et responsables. »

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Selon Carlos Pereira, le discours de Jair Bolsonaro a séduit un électorat en colère à la recherche d’une nouvelle voie.

« Bolsonaro (…) a fait une campagne contre les partis politiques, en associant le multipartisme à la corruption, en adoptant une stratégie de contact direct avec la population et de contournement des institutions », se rappelle le politologue de la Fondation Getúlio Vargas.

Aujourd’hui, les Brésiliens semblent s’être rendu compte que le « Messie » répond encore moins à leur soif de gouvernements plus compétents, honnêtes et responsables.

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D’ici 90 jours, lorsque la Commission d’enquête du Sénat sur la pandémie remettra son rapport, l’on saura si le « Trump des Tropiques » se dirige vers une destitution ou s’il subira le même sort que son idole américaine aux prochaines élections.

Mais déjà, le président laisse entendre qu’il n’accepterait ni l’un ni l’autre de ces dénouements.

Prendra-t-il le contrôle par la force ? Étant donné les événements des derniers mois, il est difficile d’imaginer les Forces armées venir en aide à un marginal impopulaire et insensible à ses concitoyens. Mais qu’en serait-il si la pandémie ne lui avait pas fait perdre la face ?

Aux États-Unis tant qu’au Brésil, la pandémie aura mis en lumière l’incompétence de deux populistes aux tendances autocratiques, arrivés au pouvoir grâce au désenchantement de leur population face à la classe politique.

Ces classes politiques – et les démocraties dont ils sont censés être les doyens – ne devraient pas compter sur un autre « miracle » pour se débarrasser du prochain Trump ou du prochain Bolsonaro. Encore faut-il en finir avec celui-ci.

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