« Soyez des nôtres »

À quoi devrait ressembler la plateforme du Parti libéral en matière de politique étrangère?

Un ancien conseiller politique du Parti libéral explique pourquoi le parti devrait aider à vacciner les réfugiés à travers le monde et réfléchir à deux fois avant de reconstruire l’armée canadienne

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13 septembre, 2021
Le leader du Parti libéral Justin Trudeau. David Kawai/Bloomberg via Getty Images

Si les libéraux de Justin Trudeau remportent les prochaines élections, comment devrait être articulée leur politique étrangère? Pour quelqu’un qui a conseillé un ministre des Affaires étrangères libéral et qui a eu les deux mains dans la machine gouvernementale, j’ai quelques observations à partager.

Il y a cinq ans, j’ai commencé à travailler en tant que conseiller politique pour Stéphane Dion dans les premiers jours de l’ère de Justin Trudeau, quand les libéraux scandaient le slogan « Le Canada est de retour » avec un regard impassible –, moi le premier. Depuis, la distinction entre ce que Justin Trudeau a accompli et ce que Stephen Harper aurait fait est plus subtile que je ne l’aurais cru.

Justin Trudeau, comme Stephen Harper, a activement cherché à conclure des accords de libre-échange internationaux. Justin Trudeau a dépensé plus pour l’armée que les conservateurs de Stephen Harper. Justin Trudeau a autorisé un déploiement militaire en Lettonie (pour dissuader la Russie) et des opérations au Moyen-Orient (pour combattre l’État islamique), mais en a fait relativement peu pour augmenter la contribution du Canada au maintien de la paix, contribution qui a atteint des creux historiques l’année dernière à la suite d’une mission limitée au Mali. Les dépenses d’aide étrangère sont restées modestes, à peine plus élevées que celles à l’époque de Harper. Oui, Justin Trudeau a martelé son programme d’aide étrangère « féministe », mais avant cela, Stephen Harper avait défendu la santé maternelle (sans le soutien à la planification familiale, mais quand même).

Il y a eu des divergences majeures, évidemment – comme l’approche en matière de changement climatique ou dans le nombre de réfugiés admis au pays – mais à bien des égards, le Canada n’est pas de « retour ». Nous sommes assez proches de là où Stephen Harper s’était arrêté.

Dépendamment de votre position sur ces différentes questions, la continuité semblera une bonne ou une mauvaise chose. Le point le plus important est peut-être que l’idée d’une politique étrangère « libérale » est souvent un prétexte, utile pour la période des questions et les campagnes électorales. Il vaut mieux essayer de faire ce qu’il y a de mieux, plutôt que ce qui est typiquement libéral.

L’idée d’une politique étrangère « libérale » est souvent un prétexte, utile pour la période des questions et les campagnes électorales.

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Alors, que faisons-nous maintenant?

Nous pouvons commencer par nous rappeler qu’une politique interne réussie peut être la meilleure des politiques étrangères. Alors que la planète se réchauffe et que le populisme gagne du terrain, le Canada peut montrer ce qu’est un modèle de démocratie libérale fonctionnelle, qui parvient réellement à réduire ses émissions de gaz à effet de serre. Le Canada vise à accueillir plus de 400 000 immigrants et réfugiés par année. Poursuivons nos efforts pour devenir un endroit où de nombreuses ethnies, nations et langues peuvent coexister et prospérer. Si nous pouvons réussir à intégrer vague après vague de nouveaux arrivants, si nous pouvons améliorer la mobilité sociale et atténuer les inégalités, si nous pouvons migrer d’un pays à majorité blanche à un pays à majorité non blanche, et ce, avec le moins de bouleversements sociaux possible, si nous pouvons baisser nos émissions de combustibles fossiles tout en maintenant notre prospérité économique — alors nous aurons rendu un service non seulement à nous-mêmes, mais à l’humanité.

Mais mettre de l’ordre dans notre maison ne suffit pas, et les Canadiens s’attendent à plus, avec raison. Il est vrai que nous ne représentons qu’une fraction de la population mondiale et que notre influence ne cesse de diminuer au profit des puissances asiatiques. Mais nous sommes aussi un pays extrêmement fortuné, jouissant de nombreux atout, et si nous misons sur nos avantages comparatifs, nous pouvons apporter des contributions importantes.

Pour nous guider à travers les centaines et les milliers de décisions qui, ensemble, forment une politique étrangère, le Canada a besoin d’une grande stratégie. Le discours prononcé en 2017 au Parlement par Chrystia Freeland est somme toute un bon guide. Celle-ci a rappelé l’importance d’un ordre international fondé sur des règles, car dans un monde régi par la loi de la jungle, le Canada se retrouverait en miettes. Et elle a réitéré l’engagement du Canada envers le multilatéralisme, d’autant plus que notre qualité de vie dépend en partie à notre adhésion à cette vision des choses partagée par plusieurs pays auxquels nous nous identifions.

Chrystia Freeland a souligné à juste titre que le Canada doit s’adapter au manque de leadership américain. (L’élection de Joe Biden n’est pas un antidote à part entière, alors que le Trumpisme persiste et que les puissances rivales montent.) De plus en plus, le Canada devra trouver des moyens d’éviter de devenir un dommage collatéral dans la partie d’échecs disputée entre les États-Unis et la Chine, comme cela est le cas dans l’affaire Meng-Michaels.

Si Chrystia Freeland a fourni une évaluation judicieuse de notre environnement géopolitique actuel, une conclusion majeure à laquelle elle est parvenue — que le Canada doit investir massivement dans l’augmentation de notre « puissance coercitive » — devrait être soumise à un examen plus approfondi. Le coût de renouvellement de notre armée est énorme, soit des dizaines de milliards, et c’est dans cette direction que se dirige le gouvernement de Justin Trudeau. (Les dépenses militaires annuelles devraient augmenter de 70 % d’ici 2026, par rapport aux dépenses de 2016.) Pourtant, les retombées réelles d’une telle approche, pour nous et pour le monde, sont discutables. Les menaces futures qui pèsent sur le Canada – les changements climatiques, les cyberattaques, et même d’autres pandémies – ne sont pas des problèmes qui peuvent être résolus par des soldats, des avions ou des navires. Bien sûr, les dépenses en défense créent des emplois (souvent dans les régions du Canada payantes au moment du vote), mais il existe d’autres moyens de stimuler notre économie.

Les menaces futures qui pèsent sur le Canada – les changements climatiques, les cyberattaques, et même d’autres pandémies – ne sont pas des problèmes qui peuvent être résolus par des soldats, des avions ou des navires.

On a affirmé dans l’ère de Stephen Harper que les dépenses militaires en Afghanistan se traduiraient par une plus grande influence sur l’échiquier mondial. Si cela s’est véritablement concrétisé, et si cela valait des milliards de dollars et des vies humaines, reste discutable. La présence militaire de l’Occident en Afghanistan pendant 20 ans, dont les effets disparaissent à vue d’œil, devrait nous faire réfléchir alors que le Canada cherche une façon d’investir ses ressources limitées.

Lorsqu’il était au pouvoir, Donald Trump a insisté pour que le Canada investisse davantage dans ses forces armées. Justin Trudeau et Chrystia Freeland n’avaient alors pas le choix de se plier à cette demande, surtout puisqu’ils devaient alors composer avec les renégociations féroces de l’ALENA. Pourtant, ce temps est passé, et cette justification n’existe plus.

En 2019, Justin Trudeau a proposé le noble principe selon lequel « nous apportons la plus grande contribution à la stabilité mondiale lorsque nous mettons à profit l’expertise du Canada pour répondre aux besoins mondiaux les plus pressants ». La puissance coercitive est-elle vraiment ce que le Canada peut offrir de meilleur au monde entier? Je ne crois pas. Oui, nous avons besoin d’une armée pour assurer notre sécurité et notre souveraineté, et nous devons contribuer à nos alliances militaires les plus importantes. Or, après cela, le scepticisme est de mise.

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Les élections représentent l’occasion parfaite de présenter de nouvelles idées afin de réitérer le rôle du Canada dans le monde, et peut-être même d’être une source d’inspiration. En plus de reconsidérer notre engagement envers la puissance coercitive, de quoi avons-nous besoin dans le monde en ce moment ? J’ai deux autres suggestions.

Premièrement, le Canada devrait diriger une initiative afin de vacciner tous les réfugiés à travers le monde.

Plus précisément : le Canada devrait organiser un sommet mondial l’année prochaine pour recueillir les fonds nécessaires et bâtir un plan pour vacciner chacun des réfugiés d’ici, disons, la fin de 2022. C’est la bonne chose à faire, le message approprié, et c’est dans notre propre intérêt. Nous l’avons vu, les pays les plus riches ont obtenu suffisamment de doses pour vacciner leurs citoyens qui souhaitaient l’être. Les Canadiens ayant de la famille ou des amis en Amérique latine, en Asie ou en Afrique sont pleinement conscients de la chance extraordinaire que nous avons eue. Ce n’était que le plus récent rappel des caractéristiques fondamentales du monde dans lequel on vit : inégal et injuste. Maintenant, cependant, le Canada peut user de son privilège pour veiller à ce que certaines des populations les plus vulnérables du monde se fassent vacciner, et ainsi mieux refléter ce que le monde devrait être.

Il y a plus de personnes déplacées de force (82 millions) aujourd’hui que jamais depuis la Seconde Guerre mondiale, et elles seront les dernières à se faire vacciner, comme le note le Conseil mondial pour les réfugiés et les migrations. Le Canada ne peut répondre seul aux besoins, mais nous pourrions jouer un rôle clé dans l’organisation et le financement d’une large coalition pour mener la tâche à bien. En misant sur les réfugiés, le Premier ministre Trudeau reviendrait ainsi sur un thème qui lui a valu une renommée mondiale en 2015, tout en relançant la conversation sur l’équité en matière de vaccins.

Deuxièmement, le Canada devrait veiller à ce que nos entreprises n’utilisent plus le travail des enfants ou le travail forcé dans leurs chaînes d’approvisionnement mondiales.

Dans la plupart des régions du monde, les multinationales ont plus de pouvoirs pour faire le bien ou le mal que le gouvernement du Canada. Leur pouvoir d’achat leur donne de l’influence sur leurs fournisseurs. C’est pourquoi on devrait en faire plus pour s’assurer que les entreprises canadiennes n’utilisent ou ne bénéficient pas du travail des enfants ou du travail forcé (parfois appelé « esclavage moderne »), un fléau qui touche encore 175 millions de personnes à travers le monde. Les consommateurs canadiens se retrouvent trop souvent involontairement complices de ces abus.

En 2015, le Royaume-Uni a adopté le Modern Slavery Act, qui oblige les entreprises cotées à la bourse de Londres à divulguer les mesures qu’elles prennent pour empêcher leurs chaînes d’approvisionnement de recourir au travail des enfants et au travail forcé. La Californie a adopté une loi similaire en 2010. Le Canada devrait faire de même.

En effet, le député libéral John McKay a proposé une loi semblable en 2018, tout comme la sénatrice Julie Miville-Dechêne en 2020. Erin O’Toole a récemment promis de relancer un projet de loi similaire à la Chambre des communes si les conservateurs formaient le prochain gouvernement. Au lieu de céder ce terrain à leurs rivaux, les libéraux devraient saisir une opportunité de bipartisme sur une mesure concrète qui aura des retombées positives.

Les élections devraient représenter un temps pour aborder de telles idées. Malheureusement, lors de la dernière campagne fédérale en 2019, le Premier ministre Trudeau a refusé de participer à un débat prévu sur la politique étrangère. Cela laissait paraître qu’il n’avait pas grand-chose à dire sur le sujet, ou, plus probablement, qu’il ne pensait pas que les électeurs s’en souciaient. C’est dommage. La politique étrangère canadienne a ce pouvoir de nous faire sentir plus ou moins en sécurité et de rendre le monde plus ou moins juste.

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