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À quoi devrait ressembler la plateforme du Parti conservateur en matière de politique étrangère?

Un ancien porte-parole pour les conservateurs explique comment Erin O’Toole pourrait renverser les libéraux : en faisant preuve de compassion.

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13 septembre, 2021
Le leader du Parti conservateur du Canada Erin O’Toole. David Kawai/Bloomberg via Getty Images

Les plateformes de politique étrangère sont souvent vues comme peu pertinentes lors des élections canadiennes, ce qui est vrai en partie.  Pourtant, la politique étrangère peut tout de même révéler des qualités et des priorités qui rendent un candidat apte ou inapte à prendre les rênes du pays.

La plateforme électorale des conservateurs, présentée par Erin O’Toole lors des premiers jours de la campagne, dédie 10 pages aux priorités en matière de politique étrangère. Cette plateforme est très différente de celle des libéraux et tente de profiter de certains de leurs faux pas commis au cours des six dernières années.

Sur la question complexe des relations avec la Chine et la détention injuste des Canadiens Michael Spavor et Michael Kovrig, Erin O’Toole propose une nouvelle voie pour le pays. Les conservateurs affirment qu’ils détacheraient des éléments critiques des chaînes d’approvisionnement de la Chine. Ils promettent également de retirer le Canada de la Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures et d’interdire l’implémentation du réseau 5G de Huawei, en raison de ses liens étroits avec le régime communiste et des accusations de surveillance des minorités ethniques chinoises.

Erin O’Toole mettrait davantage l’accent sur les relations indo-pacifiques, contrastant avec les faux pas de Justin Trudeau en lien avec les négociations du Partenariat transpacifique, où l’approche obstinée du leader libéral à l’égard des négociations commerciales a provoqué la colère du Japon et de l’Australie et a contribué à rétablir une relation conflictuelle avec l’Inde à la suite d’une visite bilatérale embarrassante en 2018.

Sans surprise, les conservateurs proposent une vision totalement différente des enjeux au Moyen-Orient, vision qui cherche à mettre à l’écart le régime iranien jugé menaçant et à réitérer le soutien indéfectible envers Israël, en reconnaissant Jérusalem comme sa capitale.

Les priorités en matière de politique étrangère d’Erin O’Toole visent en plein dans le mille, d’une stratégie revigorée en Arctique à une approche plus prudente et critique des relations avec les organismes multilatéraux, en passant par des mesures plus fermes pour faire face à l’agression russe et pour soutenir l’Ukraine.

Ces promesses mettent de l’avant les caractéristiques déterminantes du Parti conservateur. Elles ont également été conçues afin de soutenir les efforts du parti pour faire des percées dans les communautés multiculturelles et les diasporas à travers le pays. L’équipe de campagne d’Erin O’Toole a certainement réussi à sous-peser l’impact de ces mesures et à les valider auprès de sa base électorale.

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La politique étrangère peut soudainement devenir importante lors des campagnes électorales. Les images saisissantes des Afghans tentant d’échapper aux talibans alors que les troupes américaines se retiraient du pays représentent désormais un cas typique.

Voilà pourquoi une plateforme conservatrice forte en matière de politique étrangère se doit d’être habile, de définir les grands principes qui guideront la façon dont un gouvernement conservateur réagirait à des événements inattendus et, surtout, de refléter l’état d’esprit du pays.

Nous n’avons pas besoin de regarder trop loin dans le passé pour voir comment des événements internationaux peuvent représenter à la fois des défis et des opportunités pour les candidats, dépendamment de leur capacité à saisir le sentiment du public et à y répondre adéquatement.

En 2015, le nouveau chef du Parti libéral, Justin Trudeau, a consacré seulement quelques pages de sa plateforme électorale à la politique étrangère. Lorsqu’il a finalement accepté d’organiser un débat des chefs sur la politique étrangère, la plupart des téléspectateurs ont eu l’impression que le chef du Parti conservateur, Stephen Harper, avait Justin Trudeau dans sa poche.

Stephen Harper, alors Premier ministre depuis 2006, jouissait d’une grande réputation sur la scène internationale. Il était l’un des hommes d’État les plus hauts placés et les plus respectés du G7, un chef qui avait tenu tête au président (et Premier ministre) russe Vladimir Poutine et qui avait tracé sa voie dans le chemin miné des relations diplomatiques à Pékin. Il avait effectué une tournée au Moyen-Orient et déployé des troupes et des ressources militaires canadiennes dans des missions en Europe de l’Est, en Syrie, en Irak, en Libye et au Mali. Les querelles diplomatiques avec les Émirats arabes unis et la Turquie furent chose du passé, tout comme la tentative ratée du Canada d’obtenir un siège au Conseil de sécurité des Nations Unies. Harper et son gouvernement avaient mûri dans leur rôle. Ils semblaient à l’aise.

Je ne me rappelle pas précisément les détails de ce débat, et je crois que c’est une bonne chose. La politique étrangère ne garantit pas la victoire d’une élection, mais peut mener à la défaite. À ce moment, Stephen Harper savait que de miser sur son expérience et sa réputation en tant que chef d’État constituerait une force devant un chef du Parti libéral inexpérimenté.

Mais un événement est survenu avant le débat, qui a bouleversé le pays, fait changer la direction de la politique étrangère et même possiblement les résultats du scrutin. Le 2 septembre 2015, les photos tragiques du corps du petit Aylan Kurdi, 3 ans, gisant sur une plage turque ont frappé l’imaginaire des gens. Elles sont devenues le symbole de la crise des réfugiés sévissant en Syrie et des circonstances désespérées auxquelles sont confrontés ceux qui tentent de fuir les violences.

La réponse de Harper a été teintée d’émotion, mais il a aussi mis en garde ceux qui s’empressaient de désigner le Canada comme la seule entité responsable de la crise des réfugiés.

« Je n’ai pas besoin de vous dire que ce que nous avons vu hier est tragique », avait alors lancé Stephen Harper en conférence de presse. « Ce que je dois vous dire est que la situation est pire, vraiment pire que ça. En tant que Premier ministre, je me suis rendu dans les camps de réfugiés en Jordanie et en Irak. Je peux vous assurer que j’ai vu des dizaines de milliers de personnes vivant dans ces mêmes conditions désespérées. Il y en a des millions d’autres dans la même situation. »

Peu de temps après, Chris Alexander, ministre de la Citoyenneté et de l’Immigration et candidat dans la circonscription d’Ajax, en Ontario, a mis sa campagne électorale en pause afin de retourner à Ottawa pour tenter de réparer les pots cassés. Justin Trudeau a asséné un coup dur aux conservateurs, et a enfoncé le clou lorsque le thème a été abordé lors du débat.

« On ne se découvre pas soudainement une compassion au milieu d’une campagne électorale », a lancé Justin Trudeau, en face de candidats libéraux à la mine triste. « Tu en as ou tu n’en as pas. Ce gouvernement a ignoré les demandes des ONG, des partis d’opposition et la communauté internationale qui croient tous que le Canada pourrait en faire plus, que le Canada doit en faire plus ».

Pour Justin Trudeau, en faire plus signifiait s’engager à accueillir rapidement 25 000 réfugiés syriens parrainés par le gouvernement et accepter de travailler avec des parrains privés pour en accepter davantage. Le NPD a également promis d’installer des milliers de réfugiés syriens supplémentaires parrainés par le gouvernement, s’engageant à en accueillir 10 000 en quelques mois, puis 9 000 par an pendant quatre ans.

Stephen Harper a reproché à ses opposants d’avoir pris des engagements qui pourraient mettre le pays en danger s’ils ne sont pas accompagnés de mesures de sécurité appropriées. Il a proposé une approche à multiples facettes pour gérer la détérioration de la situation en Syrie, avec une composition militaire. Mais ses opposants avaient misé sur l’appel à la compassion et à la générosité que les Canadiens souhaitaient entendre et ont été récompensés le jour du scrutin.

Les conservateurs ont perdu les élections en 2015, mais peuvent renverser les libéraux cette année.

La situation en Afghanistan est absente dans la plateforme conservatrice qui a été dévoilée le lendemain de la prise de Kaboul par les talibans, le même régime qui a coûté la vie à 158 soldats canadiens durant cette longue et coûteuse guerre. Mais c’est dans ce contexte qu’Erin O’Toole devrait viser à atteindre trois objectifs clés :Se distinguer en tant que leader

1. Se distinguer en tant que leader

2. Montrer de la compassion

3. Présenter une vision différente de ses prédécesseurs

D’abord, dans les premiers jours de la campagne électorale, Erin O’Toole a reproché à juste titre au chef libéral Justin Trudeau d’avoir déclenché égoïstement des élections alors qu’une situation beaucoup plus urgente se déroulait à Kaboul. Cette critique devrait être réitérée et accompagnée d’une proposition de mesures concrètes pour appuyer l’évacuation du personnel canadien et de ceux qui ont appuyé la mission du pays. Erin O’Toole devrait mettre en évidence le rôle, s’il y en a un, que le Canada doit jouer en Afghanistan et comment on doit s’adapter aux changements dans cette région dans le futur.

D’abord, dans les premiers jours de la campagne électorale, Erin O’Toole a reproché à juste titre au chef libéral Justin Trudeau d’avoir déclenché égoïstement des élections alors qu’une situation beaucoup plus urgente se déroulait à Kaboul. Cette critique devrait être réitérée et accompagnée d’une proposition de mesures concrètes pour appuyer l’évacuation du personnel canadien et de ceux qui ont appuyé la mission du pays. Erin O’Toole devrait mettre en évidence le rôle, s’il y en a un, que le Canada doit jouer en Afghanistan et comment on doit s’adapter aux changements dans cette région dans le futur.

« Intentionnellement ou non, le gouvernement de Justin Trudeau a fait preuve du même manque de compassion qu’il a jadis condamné avec tant d’ardeur. »

Ensuite, les vidéos, les photos et les histoires qui émergent de la situation en Afghanistan sont déchirantes – l’aéroport bondé de personnes voulant trouver refuge et prenant des risques inimaginables pour fuir, certains en y laissant leur vie. Les Afghans qui ont collaboré avec les soldats et les diplomates canadiens et qui cherchent désespérément à quitter le pays affirment qu’ils reçoivent peu d’aide des responsables canadiens et se heurtent aux demandes déraisonnables de documentation. Cette situation continuera de se détériorer, surtout en raison de l’absence de leadership américain. Intentionnellement ou non, le gouvernement de Justin Trudeau a fait preuve du même manque de compassion qu’il a jadis condamné avec tant d’ardeur, laissant paraître qu’il se soucie plus de ses propres intérêts électoraux que de ceux qui souffrent.  Erin O’Toole doit saisir dès maintenant cette opportunité de faire preuve de compassion.

Finalement, les libéraux misent sur le bilan de Stephen Harper depuis maintenant six ans, saisissant chaque occasion d’établir des comparaisons avec les nouveaux chefs conservateurs. Les conservateurs et Erin O’Toole ont une chance de rompre avec l’ère Harper, qui, avec les Premiers ministres libéraux Jean Chrétien, Paul Martin et Justin Trudeau lui-même, dont l’héritage politique est lié à jamais au chaos et à l’échec observés présentement en Afghanistan.

Erin O’Toole apporte une perspective nouvelle et unique. En tant qu’ancien membre des Forces armées canadiennes, il comprend et arrive à expliquer les conséquences réelles des conflits lorsqu’une intervention étrangère est envisagée. Il peut ainsi offrir une vision renouvelée de ce à quoi la politique étrangère canadienne devrait ressembler.

Tout au long de la campagne, il y aura des moments clés qui nécessiteront que les candidats prennent le pouls des citoyens. Malheureusement, je ne suis pas certain que le Parti conservateur ait réussi à le faire en 2015. Les conservateurs doivent faire les choses différemment pour l’emporter cette fois-ci. La vaste plateforme rédigée par Erin O’Toole et son équipe représente un bon début.

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