« Soyez des nôtres »

À quoi devrait ressembler la plateforme du NPD en matière de politique étrangère?

Une ancienne conseillère politique explique pourquoi la politique étrangère du parti devrait se construire autour de la solidarité.

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13 septembre, 2021
Le leader du NPD Jagmeet Singh. Artur Widak/NurPhoto via Getty Images

Sur les 123 pages de la plateforme électorale 2021 du Nouveau parti démocratique (NPD), quatre pages sont réservées à la politique étrangère canadienne.

Si les passionnés de politique étrangère peuvent être surpris par ce minimalisme, c’est une décision prudente que font la majorité des partis. La politique étrangère n’est pas la question de l’urne sur laquelle les Canadiens prennent leur décision. Les Canadiens ont à cœur la place du Canada dans le monde, mais la majorité ne fait pas de la politique étrangère l’enjeu principal du scrutin. 

Avertissement : si la politique étrangère d’un parti ne fait pas gagner de votes, elle peut certainement en faire perdre. L’usage d’un certain mot plutôt qu’un autre sur un enjeu controversé (la Chine, Israël/Palestine, Iran, Venezuela) peut faire en sorte qu’un dirigeant d’un parti ne semble pas prêt à assumer le rôle de Premier ministre, ou pourrait entraîner le rejet d’un candidat par son parti. Les partis doivent anticiper les terrains minés de la politique étrangère et se préparer en conséquence lors de la campagne électorale. Toutefois, ces terrains minés ne sont généralement pas abordés dans la plateforme.

Comme habilement démontré dans le balado The Herle Burly, les plateformes électorales sont fondamentalement politiques et des outils de communication – et non des conversations de fond sur les politiques. Une bonne section sur la politique étrangère se concentre sur les valeurs et les grandes lignes de ce qu’un parti compte faire s’il prend le pouvoir. Elle n’a pas besoin d’adresser le fond des choses ou d’utiliser des expressions choc. Un langage simple, clair et accessible est de mise. De plus, aucun parti ne peut prédire le futur : les principes généraux d’un parti qui guideront la manière dont il répondra aux prochaines crises suffisent, comme c’est le cas avec le Liban ou l’Afghanistan présentement.

La plateforme 2021 du NPD sur la politique étrangère le fait bien. Élaborée dans le respect des droits de la personne, du multilatéralisme, de la paix et de la justice dans le monde, la plateforme aborde l’amélioration de la santé mondiale, la promotion des droits des femmes et des filles, la sécurisation de l’accès à l’éducation des filles, l’augmentation du financement climatique pour les pays en développement, le réengagement dans le maintien de la paix et le soutien en faveur du désarmement nucléaire.  Ces enjeux font partie des engagements du NPD depuis longtemps et ne devraient surprendre personne. Par ailleurs, la plateforme électorale 2021 est presque identique à celle de 2019. C’est souvent ce qui arrive lorsqu’une élection est déclenchée si rapidement après la dernière et que les débats ont été dominés par une pandémie. Il y a tout de même quelques surprises dans la récente plateforme sur lesquelles il convient de s’attarder.

D’abord, sur la Chine : la plateforme du parti ne ménage pas ses mots au sujet des violations chinoises des droits humains, et affirme qu’un gouvernement néodémocrate « travailler[a] avec [ses] allié·es pour développer une réponse internationale robuste et coordonnée au mépris de la Chine pour l’État de droit ». C’est la première fois depuis plusieurs années que le NPD mentionne la Chine dans sa plateforme électorale, et je crois que c’est un choix judicieux : les relations sino-canadiennes seront probablement l’enjeu principal de politique étrangère dans cette campagne, alors que les Canadiens Michael Kovrig et Michael Spavor sont toujours détenus en Chine et que la saga Meng Wanzhou se poursuit.

Tous les partis doivent afficher une position forte sur cet enjeu et être prêts à répondre à des questions sur ce sujet à tout moment. Affirmer clairement dans la plateforme que le NPD « osera tenir tête à la Chine avec une stratégie forte et cohérente pour défendre nos intérêts, ici comme ailleurs » est un engagement que la plupart des Canadiens sauront apprécier, même si les détails manquent. 

Une nouveauté dans la plateforme est bien entendu les mentions de la pandémie de la COVID-19. La plateforme souligne le besoin de renforcer l’aide internationale afin de palier la crise, un point crucial alors que le virus menace les populations les plus vulnérables dans le monde. Elle réitère le soutien du NPD envers l’Accord sur les aspects des droits de propriété intellectuelle qui touchent au commerce (ADPIC) « permettant de renoncer aux droits de propriété intellectuelle pour les vaccins contre la COVID-19 et d’assurer le transfert de technologie, afin que les pays à faible revenu puissent fabriquer des vaccins localement et sauver des vies ». Ce sont des promesses intéressantes qui reflètent bien le rôle du Canada dans la lutte mondiale contre la COVID-19.

Un autre ajout digne de mention est le changement de discours sur la Palestine et Israël. C’est un enjeu délicat pour le NPD depuis des années : selon mon expérience, c’est l’enjeu de politique étrangère le plus difficile pour un conseiller politique ou un porte-parole sur lequel se positionner, étant donné le vif intérêt des groupes d’intervenants, des membres du parti et d’une certaine partie de la population.

L’adoption par les membres du parti de la Résolution sur la Palestine lors du dernier congrès du NPD est considérable. Cette résolution, inspirée de la politique existante du NPD qui met l’accent sur l’adoption de la solution à deux États et la nécessité de jouer un rôle constructif pour instaurer la paix, appelle le parti à militer pour « suspendre les ventes d’armes à Israël jusqu’à la fin de l’occupation illégale de la Palestine ».

Ce nouveau discours à propos de la vente d’armes sera bien accueilli tant par les activistes qui travaillent d’arrache-pied pour changer cette politique que par les électeurs qui ont à cœur le respect des droits des Palestiniens. De plus, alors que nous assistons à l’implosion du Parti vert du Canada, en partie à cause de sa mauvaise gestion de la question Israël/Palestine, il sera intéressant de voir si les partisans du Parti vert se souciant des droits des Palestiniens appuieront plutôt le NPD lors de cette élection.

La plateforme souligne aussi le fait qu’un gouvernement néodémocrate « veiller[a] à ce que les armes fabriquées au Canada n’alimentent pas les conflits et les violations des droits de la personne à l’étranger », mais ne mentionne pas spécifiquement la controverse entourant le contrat de vente de blindés canadiens, d’une valeur de 15 milliards de dollars, à l’Arabie saoudite. Comme je le mentionnais précédemment, c’est un enjeu puisque ces blindés sont construits dans la circonscription ontarienne de London-Fanshawe, détenue par le NPD.

Sous la direction de Jagmeet Singh, le NPD s’est davantage prononcé sur l’annulation du contrat avec l’Arabie saoudite. Le mois dernier, un rapport de l’ONG Project Ploughshares et Amnistie internationale Canada a contredit plusieurs propos tenus par le gouvernement au sujet de l’usage de ces blindés et l’engagement du pays envers le Traité sur le commerce des armes. C’est donc positif de voir cette promesse au sein de la plateforme du NPD – et cela fait un contraste fort avec la position des Libéraux, dont les engagements répétés en faveur des droits humains et d’une politique étrangère féministe sont facilement réfutés par leur refus d’annuler les permis d’exportation d’armes vers l’Arabie saoudite.

Une plateforme forte en politique étrangère devrait toujours s’assurer de répondre aux besoins des acteurs clés. À cette fin, la communauté canadienne du développement international devrait se réjouir de voir le NPD réaffirmer sa promesse d’augmenter l’aide internationale pour qu’elle corresponde à l’objectif de l’ONU de 0,7 % du revenu national brut, ce que les libéraux refusent de faire. L’aide au développement du Canada se situe à seulement 0.31 %, en raison de décennies de sous-financement de la part des gouvernements libéraux et conservateurs.

La plateforme des néodémocrates ne spécifie pas le délai pour atteindre ce 0,7 % et je crois que c’est à leur avantage. Ce n’est pas judicieux de promettre une augmentation si drastique pour un premier mandat. Même si un récent sondage montre que la majorité des Canadiens est en faveur d’une augmentation de l’aide au développement, il reste difficile d’imaginer qu’un parti puisse obtenir l’aval du public pour faire un bond financier si important en seulement quatre ans. Bien que d’autres pays l’aient fait – cela exige un leadership fort, et même une majorité néodémocrate, pour y arriver.

« Même si la plateforme fait l’affaire, elle manque d’inspiration. J’aurais aimé y trouver quelques nouvelles idées ambitieuses et remplies d’audace. »

Même si la plateforme fait l’affaire, elle manque d’inspiration. J’aurais aimé y trouver quelques nouvelles idées ambitieuses et remplies d’audace.

D’abord, sur le maintien de la paix et la prévention de conflits : les plateformes des partis canadiens ont tendance à mettre trop d’emphase sur le maintien de la paix et pas assez sur la construction et la consolidation de la paix. En tant que moyenne puissance, le Canada devrait se positionner comme la nation « de référence » lorsqu’il est question de prêter assistance à des États pour mener des négociations, renforcer la démocratie et promouvoir un maintien de la paix inclusif.

J’aurais aimé voir le NPD faire du pouce sur une idée que les anciens députés Paul Dewar et Hélène Laverdière ont développée en tant que porte-parole en matière de politique étrangère : établir un centre international d’expertise et d’assistance en matière de consolidation de la paix, de prévention des conflits, de résolution et de réconciliation post-conflit à Ottawa. Avec un financement approprié, un institut pour la paix pourrait réunir les meilleurs experts canadiens sur les questions de paix et de conflits et exploiter les connaissances et l’expérience que nous avons en abondance.

Le United States Institute of Peace est un modèle inspirant. Mis sur pied par le Congrès américain en 1984, le USIP est une institution indépendance dévouée à la prévention non violente et à l’atténuation des conflits meurtriers à l’étranger.

L’établissement d’un centre comme celui-ci serait un premier pas dans le but de corriger les erreurs faites lors du passage des conservateurs de Stephen Harper en 2012, quand ceux-ci ont brusquement fermé le Centre international des droits de la personne et du développement démocratique (Droits et Démocratie) de renommée internationale basé à Montréal, et ont conduit à la fermeture du Centre Pearson pour le maintien de la paix.

C’est une idée derrière laquelle d’autres partis pourraient se ranger. La plateforme électorale libérale de 2019 incluait un engagement à mettre sur pied un Centre canadien pour la paix, l’ordre et la bonne gouvernance, qui « mettra son expertise à profit et aidera les peuples à consolider la paix, faire avancer la justice, promouvoir les droits de la personne et la démocratie, et favoriser la bonne gouvernance ». Ceci a été une promesse bien accueillie des Libéraux, mais je n’ai vu aucune action prise pour la mettre à exécution dans les deux dernières années.

Le NPD aurait dû tenter d’établir un consensus entre les partis sur des questions telles que les sanctions et les violations des droits de la personne. La loi Magnitski du Canada est un outil important sur lequel l’ancienne députée néo-démocrate Hélène Laverdière a travaillé afin d’obtenir des appuis au-delà des frontières des partis politiques. Le NPD soutient déjà l’application des sanctions de Magnitski contre les pires violateurs des droits humains au monde, y compris les responsables saoudiens et chinois. Un gouvernement néodémocrate devrait aussi miser sur la transparence dans le processus de prise de décision relative aux sanctions, d’autant qu’on ignore pourquoi les Libéraux ont choisi de sanctionner certains violateurs des droits humains au monde plutôt que d’autres. Cela ne se retrouve pas dans la plateforme du NPD, et ça devrait.

Une des meilleures décisions de politique étrangère que le gouvernement libéral a prise fut d’octroyer 300 millions de dollars au Fonds Égalité pour soutenir les organisations de défense des droits des femmes dans les pays en développement. J’aurais aimé que le NPD pousse cet engagement prometteur encore plus loin en promettant un nouveau soutien financier et technique fort à d’autres organisations locales qui travaillent à créer des sociétés plus saines, y compris les militants LGBTQI2S+, les défenseurs de l’environnement, les mouvements syndicaux, les dirigeants autochtones et les jeunes artisans de la paix. Ces personnes se retrouvent en première ligne pour demander des comptes à leurs gouvernements et sont trop souvent ciblées pour leur activisme. Le NPD est le seul parti politique au Canada à considérer la solidarité comme l’une de ses valeurs fondamentales, et sa plateforme de politique étrangère devrait mieux refléter cette valeur.

J’aimerais rappeler que personne ne sait ce qui se passera une fois la campagne électorale bien démarrée. Les sondages sont une chose, mais les campagnes peuvent changer rapidement. En 2015, les néodémocrates étaient persuadés qu’il s’agissait de leur moment – et nous connaissons tous l’issue de ce scrutin. Les plateformes électorales ne peuvent séduire à elles seules les électeurs. Mais alors que celles-ci sont conçues pour communiquer les valeurs et la vision d’un parti si celui-ci remporte l’élection, il est important de se rappeler qu’elles peuvent également être utiles pour établir les programmes des partis se retrouvant dans l’opposition après le jour du scrutin.

En 2015, la plateforme libérale n’a pas mentionné les mots féminisme et femmes dans sa section sur la politique étrangère, alors que le NPD avait mis de l’avant un langage fort autour des droits des femmes, ayant même un accent particulier sur l’agenda des femmes, de la paix et de la sécurité. Après les élections de 2015, la porte-parole en matière de politique étrangère Hélène Laverdière avait développé un programme parlementaire relatif aux femmes, à la paix et à la sécurité qui a inspiré le gouvernement libéral à renforcer ses engagements sur ces questions – ce qui a mené à la création du poste d’ambassadrice du Canada pour les femmes, la paix et la sécurité et à davantage d’investissements. Ce fut une idée judicieuse de la part des libéraux, une idée qui n’aurait peut-être pas vu le jour sans le dévouement du NPD sur cette question au sein du parlement.

Peu importe quel parti remportera cette élection, espérons que le gouvernement se penchera sur les différentes plateformes et en saisira les meilleures idées pour aller de l’avant. Et si c’est le Parti libéral qui l’emporte, comme les sondages le prédisent, j’espère qu’il se rappellera que l’imitation est la forme la plus sincère de flatterie.

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