Les capteurs quantiques contribuent à prévenir les conflits. La politique de défense du Canada devrait le mentionner.
Deux stratégies du ministère de la Défense nationale, menées en vase clos, l’une consacrée aux femmes, à la paix et à la sécurité, et l’autre à la science et à la technologie quantiques, ont plus de points communs que ne le laissent entendre ces deux documents.
Illustration conceptuelle de la détection quantique, une technologie susceptible de renforcer la prévention des conflits en améliorant la capacité du Canada à détecter et à dissuader les menaces émergentes.
Quantum 2030 et Foundations for Peace sont deux stratégies de mise en œuvre du ministère de la Défense nationale et des Forces armées canadiennes (MDN/FAC) qui suivent actuellement des voies totalement distinctes. Foundations for Peace est le plan de mise en œuvre du programme « Femmes, paix et sécurité » (WPS), ancré dans le troisième plan d’action national du pays. Quantum 2030 est le plan de mise en œuvre qui traduit la stratégie 2021 en matière de science et de technologie quantiques (S&T) en missions technologiques spécifiques. Le plan quantique mentionne la question du genre une seule fois, pour réaffirmer l’engagement ministériel existant envers l’analyse comparative entre les sexes plus (ACS-Plus), tandis que le plan WPS traite les technologies émergentes presque exclusivement comme une source de danger. Aucun des deux documents ne fait référence à l’autre.
Ce cloisonnement n’est pas un oubli que l’on peut ignorer. Ces deux domaines politiques partagent au moins un objectif de fond, à savoir la prévention des conflits, et au moins l’une des technologies mentionnées dans Quantum 2030 s’inscrit directement dans ce cadre. L’harmonisation des plans de mise en œuvre lorsque les objectifs stratégiques sont communs peut aider le MDN et les FAC à éviter les doublons et à ne pas passer à côté d’opportunités de partage des charges. Cela permet également de maintenir l’engagement envers les idéaux du programme WPS à une époque où une politique étrangère ouvertement féministe semble bénéficier d’un soutien institutionnel moindre.
Ce que dit réellement chaque plan
Le programme WPS, lancé en 2000 par la résolution 1325 du Conseil de sécurité des Nations unies et développé au fil d’une série de résolutions et d’initiatives ultérieures, promeut l’égalité des sexes comme moyen de renforcer la sécurité humaine et de réduire les conflits violents. Le troisième plan d’action national du Canada, Les fondements de la paix, identifie six domaines prioritaires : consolidation et maintien de la paix ; sécurité, justice et responsabilité ; réponse aux crises ; violences sexuelles et basées sur le genre ; leadership et capacités ; et inclusion. Dix ministères, dont le MDN et les FAC, adhèrent à ce plan de travail et disposent chacun de son propre plan de mise en œuvre. Le plan du MDN/des FAC reconnaît que le ministère a obtenu des résultats mitigés dans la mise en œuvre de ses engagements antérieurs en matière de femmes, de paix et de sécurité, et met en avant la création récente du poste de chef de la déontologie et de la culture comme élément de la réponse structurelle.
Tant dans Les fondements de la paix que dans le plan de mise en œuvre de la WPS du MDN/FC, la technologie est principalement évoquée comme une menace. L’expression « violence fondée sur le genre facilitée par la technologie » revient à plusieurs reprises, aux côtés des cyberattaques, du harcèlement dans l’environnement informationnel, du doxxing, du piratage et de la traque. Ce qui fait défaut, c’est toute réflexion sur la manière dont les technologies émergentes pourraient faire progresser le programme WPS. L’étude mondiale de 2015 d’ONU Femmes sur la mise en œuvre de la résolution 1325 adoptait en réalité une vision plus large, réaffirmant que la prévention des conflits constituait l’objectif central de l’agenda WPS et soulignant que les technologies émergentes peuvent collecter des données, créer des réseaux et faciliter la communication afin de soutenir cet agenda. Or, les documents canadiens ne suivent pas cette orientation.
La Stratégie en matière de science et de technologie quantiques de 2021 et le document Quantum 2030 de 2023 présentent les technologies émergentes comme une force neutre susceptible de devenir une menace entre les mains d’un adversaire ou un avantage entre les nôtres. Quantum 2030 définit quatre missions que le MDN/les FAC et Recherche et développement pour la défense Canada (RDDC) devront mener à bien sur une période de sept ans : un radar amélioré par la technologie quantique, un LiDAR amélioré par la technologie quantique, des algorithmes quantiques pour les problèmes de défense et de sécurité, et des réseaux quantiques dotés de protocoles théoriquement inviolables.
Ces technologies promettent des avantages en termes de précision, de vitesse et de sensibilité que les générations précédentes de technologies militaires ne peuvent égaler. Les applications civiles de ces technologies «à double usage» sont également considérables. Si le plan aborde de manière réfléchie la façon dont la technologie quantique va remodeler les opérations du MDN et des FAC, ainsi que les relations d’alliance du Canada, il ne traite pas de la politique en matière d’égalité des sexes.
Points de convergence entre les deux plans
Deux des quatre missions de Quantum 2030, à savoir le radar quantique et le LiDAR quantique, relèvent des technologies de détection. Elles sont conçues pour détecter les avions furtifs, percer le brouillard et la fumée, faciliter l’imagerie sous-marine et améliorer la sécurité des systèmes défensifs tout en restant indétectables. Le site de déploiement prévu est l’Arctique canadien ainsi que les voies d’accès aérospatiales et maritimes vers l’Amérique du Nord, en coordination avec le NORAD.
Andrea Charron et James Fergusson ont fait valoir que la capacité de détection constitue, selon eux, le premier ingrédient de la crédibilité du déni. Une stratégie de dissuasion par le déni du NORAD repose sur la conviction des adversaires qu’ils seront repérés, suivis et interceptés avant d’atteindre leur cible. La détection quantique améliore radicalement cette capacité. Si la dissuasion par le déni fonctionne, elle prévient les conflits.
La prévention des conflits est précisément l’objectif que l’ONU Femmes a placé au cœur du programme WPS en 2015. Le travail de déploiement de la détection quantique dans l’architecture de surveillance du NORAD n’est donc pas seulement une mission Quantum 2030, ni uniquement une étape de modernisation du NORAD. Il s’agit également d’une contribution aux engagements du Canada en matière de WPS. Les deux stratégies partagent un objectif de fond commun que ni l’un ni l’autre des documents ne reconnaît.
Ce qui découle d’un terrain d’entente
C’est le pont le plus court à franchir entre les deux domaines politiques, et le franchir modifie la manière dont chacun d’eux est construit. Pour le plan de mise en œuvre du programme WPS, prendre au sérieux la détection quantique signifie renoncer à présenter les technologies émergentes comme une menace pour les femmes et les personnes de genre divers. Oui, les menaces sont réelles et il est important de les documenter. Mais elles ne constituent pas toute l’histoire. Considérer la technologie comme exclusivement dangereuse décourage le type de recherche que l’ONU Femmes a explicitement encouragé.
Pour la stratégie quantique, la démarche va dans le sens opposé. Quantum 2030 gagnerait à désigner la prévention des conflits par la dissuasion par le déni comme un objectif aligné sur la WPS, plutôt que de limiter son traitement des questions de genre à une simple réaffirmation en une ligne de l’approche GBA+. Le bénéfice est plus que rhétorique : une perspective de genre solide sur la
S&T permet d’identifier de nouveaux cas d’utilisation, tandis que l’expertise en domaine quantique permet de découvrir de nouvelles applications pertinentes aux objectifs de la WPS. Chaque silo recèle des connaissances dont l’autre peut tirer parti.
Plus généralement, l’identification d’alignements stratégiques peut aider à repérer les opportunités où l’investissement public peut faire progresser des objectifs partagés entre différents axes d’action. Si la WPS est véritablement un engagement de l’ensemble du gouvernement, alors les recoupements avec les programmes techniques, de défense et d’innovation devraient être identifiés de manière proactive. La même logique s’applique également dans le sens inverse : les responsables de la planification en matière de défense et de technologie devraient examiner en quoi leur travail contribue à la réalisation des objectifs politiques plus larges du Canada.
À l’approche de 2030, date butoir tant pour Foundations for Peace que pour Quantum 2030, la question est de savoir si le MDN et les FAC considéreront la prochaine version de chacun de ces documents comme une occasion d’identifier des missions communes, ou s’ils produiront deux nouveaux documents qui ne feront pas référence l’un à l’autre. Le coût de la deuxième option se traduit par une duplication des efforts et des absences non compensées au sein du gouvernement fédéral. Le coût de la première option se résume à un dialogue inter-équipes.
Leur récent article, intitulé « Sensing Common Ground? A Call for Collaboration Between the DND/CAF Quantum S&T Strategy and the Women, Peace and Security Agenda » (Des points communs en vue ? Un appel à la collaboration entre la stratégie S&T « Quantum » du MDN/FC et le programme « Femmes, paix et sécurité »), est publié dans l’International Journal et disponible ici.
