La sécurité dont le Canada ne parle pas
Pourquoi la traite des personnes mérite une place dans le débat canadien sur la sécurité nationale
While Canada debates threats abroad, thousands remain vulnerable to exploitation and abuse at home.
Le Canada consacre des milliards de dollars au renforcement de son armée, à la modernisation des Forces armées canadiennes et au respect de son engagement envers l’OTAN de consacrer 2 % de son PIB à la défense. Pourtant, alors que les débats sur la sécurité nationale se concentrent de plus en plus sur la compétition géopolitique, la sécurité des frontières et les dépenses militaires, une menace grave à la sécurité publique persiste à l’intérieur même des frontières canadiennes : la traite des personnes.
Les mécanismes de protection actuellement en place sont organisés à l’échelle régionale sous la forme de réseaux de santé pour les femmes, d’unités d’enquête spécialisées, de refuges pour femmes et de centres d’appel, dont plusieurs ont subi des compressions budgétaires au cours de la dernière année. Si la sécurité consiste fondamentalement à protéger les Canadiens contre les préjudices, ces services méritent une place dans le débat sur la sécurité nationale.
La traite à des fins d’exploitation sexuelle demeure l’une des formes d’exploitation les plus répandues au pays et touche de manière disproportionnée les femmes, les jeunes filles, les communautés autochtones et d’autres populations vulnérables. Toute discussion sérieuse sur la sécurité du Canada devrait inclure la protection des personnes les plus exposées aux abus et à la coercition.
L’ampleur du problème est difficile à ignorer. En 2025, la Ligne d’urgence canadienne contre la traite des personnes a enregistré un nombre record de 5 900 appels provenant de l’ensemble du pays, soit une hausse de 14 % par rapport au précédent sommet historique enregistré l’année précédente. La majorité des victimes identifiées au Canada sont des citoyens canadiens, et l’écrasante majorité sont des femmes et des jeunes filles. Les femmes et les filles autochtones demeurent particulièrement touchées.
Malgré cette réalité, la traite des personnes occupe rarement la même place dans les discussions nationales sur la sécurité que la préparation militaire, la protection des frontières ou la compétition géopolitique. Au Canada, elle est souvent perçue comme un phénomène marginal ou étranger, ce qui réduit le sentiment d’urgence que les Canadiens devraient lui accorder.
La réalité de la traite des personnes au Canada
Lorsque la plupart des Canadiens pensent à la traite des personnes, ils abordent le sujet avec une certaine distance géographique et sociale. Selon un sondage réalisé en 2021 par le Centre canadien pour mettre fin à la traite des personnes, seulement 15 % des répondants considéraient qu’il était possible que des citoyens canadiens soient victimes de la traite des êtres humains ou d’exploitation sexuelle. Plus de la moitié des répondants étaient incrédules ou ignoraient totalement que la traite puisse exister dans leur propre communauté.
En réalité, 93 % des victimes identifiées de traite des personnes au Canada sont des citoyens canadiens. Presque toutes les victimes canadiennes sont des femmes. Plus de 70 % ont moins de 25 ans et 91 % des victimes recensées entre 2011 et 2021 connaissaient leur trafiquant avant leur exploitation.
La situation est d’autant plus grave que les populations vulnérables, notamment les Autochtones, les Premières Nations, les personnes racisées et les jeunes LGBTQ+, sont les plus exposées à la traite des personnes. En 2014, 50 % des femmes et des filles victimes de traite au Canada étaient autochtones, une proportion qui n’a cessé d’augmenter au cours de la dernière décennie.
Cette disparité est frappante lorsque l’on considère que les femmes et les filles autochtones représentent environ 5 % de la population canadienne. Selon Thomson Reuters, les principaux foyers de traite des personnes ciblant de manière disproportionnée les femmes et les filles autochtones se trouvent en Alberta, au Manitoba, en Ontario, en Colombie-Britannique et en Saskatchewan. L’Ontario demeure un corridor majeur de traite, les trafiquants déplaçant fréquemment leurs victimes d’une ville à l’autre le long des grands axes routiers.
Malgré une prise de conscience mondiale croissante de ce phénomène, de nombreuses organisations de lutte contre la traite estiment que les efforts de prévention, les services aux victimes et les ressources d’enquête demeurent insuffisants au regard de l’ampleur du problème.
La réponse du Canada
Comment le Canada répond-il à cette crise humanitaire qui prend naissance sur son propre territoire ? Les récentes révisions budgétaires et les réductions de programmes ont suscité des inquiétudes quant à la capacité à long terme des programmes de prévention, des services aux victimes et des efforts d’enquête. La réforme législative du projet de loi C-16, ou Loi sur la protection des victimes, adoptée en 2025, a consacré l’obligation de soutenir les initiatives luttant contre les violences et les abus fondés sur le genre, incluant la traite des personnes.
L’Ontario joue un rôle central dans les efforts canadiens de lutte contre la traite, puisque près des deux tiers des cas signalés surviennent dans la province en raison de sa population. Bien que le gouvernement du premier ministre Doug Ford ait engagé 345 millions de dollars pour la stratégie ontarienne de lutte contre la traite des personnes entre 2025 et 2030, plusieurs organisations venant en aide aux populations vulnérables continuent de faire face à des pressions financières et à des difficultés opérationnelles.
L’accès au soutien juridique demeure un autre défi. Bien qu’Aide juridique Ontario ait élargi les critères d’admissibilité au cours des dernières années, les défenseurs des droits continuent de dénoncer les obstacles auxquels se heurtent les populations vulnérables pour obtenir une représentation adéquate. Pour les victimes de traite confrontées à des procédures criminelles complexes, un accès limité à l’assistance juridique peut constituer un obstacle supplémentaire à l’obtention de justice et de soutien.
Faire reposer la prévention de la traite des personnes uniquement sur les provinces ne permet pas d’assurer efficacement la protection et le sauvetage des victimes d’abus et d’exploitation. Femmes et Égalité des genres Canada (FEGC) est un ministère fédéral qui finance les refuges pour femmes, les lignes d’urgence, les maisons de transition et les centres d’aide aux victimes d’agressions sexuelles. Lorsque le gouvernement fédéral se retire, c’est toute l’infrastructure physique et organisationnelle du soutien aux victimes qui recule.
Au-delà de l’importance du financement fédéral pour le réseau canadien d’aide aux victimes, les grands réseaux de traite au Canada transportent fréquemment leurs victimes à travers des « corridors de traite » interprovinciaux, que ce soit pour éviter les soupçons ou pour isoler davantage leurs captifs. Ces réseaux sont particulièrement dangereux pour les personnes sans statut ou les ressortissants étrangers, ce qui va à l’encontre de l’engagement du Canada à protéger les populations vulnérables et les immigrants.
Le Canada doit maintenir une position fédérale forte, non seulement pour garantir un soutien adéquat aux victimes, mais aussi pour demeurer vigilant face à l’expansion des réseaux de traite qui s’étendent à travers les régions les plus densément peuplées du pays.
Des priorités sécuritaires concurrentes
L’évolution rapide de l’environnement sécuritaire du Canada a naturellement entraîné une augmentation des investissements dans la défense, la modernisation militaire et la sécurité frontalière. Pourtant, alors que les budgets consacrés à la sécurité augmentent, les programmes de lutte contre la traite des personnes continuent de subir des compressions budgétaires.
Le gouvernement fédéral s’est engagé à consacrer 81,8 milliards de dollars aux Forces armées canadiennes et aux technologies militaires sur une période de cinq ans, en réaffectant des fonds auparavant destinés à des projets militaires jugés inutiles ou obsolètes. Cependant, en 2025, le ministre des Finances François-Philippe Champagne a décidé de réduire de 7,5 % les budgets non militaires, portant la compression à 15 %.
Les ministères non directement touchés sont néanmoins soumis à des stratégies dites « sunset clauses », consistant à réaffecter les ressources par le non-renouvellement des programmes. Les effets en cascade auraient entraîné une réduction estimée de 43 % des postes à temps plein dans les secteurs de l’égalité des genres et des services d’accompagnement, en particulier parmi les intervenants de première ligne.
Lorsque les financements destinés aux programmes de lutte contre la traite et aux services aux victimes diminuent, les ressources disponibles pour prévenir l’exploitation, soutenir les survivants et mener des enquêtes se réduisent également.
Une façon de combler cette lacune consisterait à reconnaître officiellement la traite des personnes comme un enjeu de sécurité nationale dans les documents canadiens de planification de la sécurité et de la défense, en imposant un suivi régulier des tendances liées à la traite au même titre que les autres menaces pesant sur le pays.
Les choix budgétaires impliquent inévitablement des arbitrages. À mesure que les dépenses militaires augmentent et que les gouvernements cherchent des économies ailleurs, les organisations fournissant des services aux victimes, ainsi que l’assistance juridique et le soutien communautaire, craignent que les priorités nationales soient reléguées au second plan. Des organisations canadiennes de défense des droits des femmes, dont la Fédération canadienne des femmes diplômées des universités, ont averti que les décisions budgétaires ne devraient pas se faire au détriment des lignes d’urgence, des refuges et des services de soutien aux victimes.
Le débat entourant le projet de loi C-22 illustre la manière dont les priorités sécuritaires du Canada se concentrent de plus en plus sur la surveillance et les nouvelles menaces à la sécurité nationale. Les partisans du texte soutiennent qu’il donnera aux forces de l’ordre et au SCRS des outils importants pour enquêter sur les crimes graves, tandis que ses détracteurs mettent en garde contre les atteintes à la vie privée et aux libertés civiles.
Pourtant, au milieu de ce débat, beaucoup moins d’attention est accordée aux engagements pris dans le cadre du projet de loi C-16 et aux organisations chargées de prévenir la traite des personnes, d’accompagner les victimes et d’enquêter sur l’exploitation à l’intérieur des frontières canadiennes. Quelle que soit la position adoptée sur le projet de loi C-22, la discussion soulève une question plus large : quelles menaces le Canada choisit-il de prioriser ?
Garantir un financement adéquat des efforts de lutte contre la traite devrait donc faire partie intégrante de toute réflexion plus large sur la sécurité canadienne. Cela pourrait inclure un financement durable des unités d’enquête spécialisées, des services aux victimes, des programmes d’aide juridique et des initiatives autochtones de lutte contre la traite. L’enjeu n’est pas que le Canada néglige sa défense, mais que les défis de sécurité intérieure ne bénéficient pas du même niveau d’attention et d’engagement.
Droits humains et crédibilité internationale
La prétention du Canada à exercer un leadership démocratique et à jouir d’une crédibilité internationale sonne creux si les financements consacrés à la prévention et à l’enquête sur la traite des personnes continuent de diminuer. Le Canada doit concilier ses engagements en matière de dépenses de défense avec ses obligations humanitaires, notamment celles découlant de la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes (CEDEF) et de la Commission de la condition de la femme des Nations Unies, s’il souhaite s’affirmer comme un acteur majeur sur la nouvelle scène internationale.
Les obligations du Canada en tant qu’État partie à la CEDEF exigent une action systémique et institutionnelle contre l’exploitation et les violences faites aux femmes. La traite des personnes, qu’elle prenne la forme d’exploitation sexuelle ou de travail forcé, touche de manière disproportionnée les femmes et les jeunes filles, en particulier celles issues de groupes vulnérables ou sous-représentés. Un financement insuffisant des enquêtes sur la traite et des services aux victimes traduit une négligence institutionnelle et affaiblit la crédibilité du pays dans sa défense des droits humains.
La traite des personnes n’est pas simplement une question de justice pénale et elle n’est pas étrangère à notre territoire. Elle constitue un défi pour la sécurité et l’humanisme que le Canada promet à l’intérieur de ses frontières, ainsi qu’un test de son engagement à protéger les citoyens les plus vulnérables vivant au sein de sa forteresse. Alors qu’Ottawa investit dans la préparation militaire et dans ses engagements internationaux, il doit veiller à ce que les défis de sécurité intérieure ne deviennent pas une réflexion secondaire. Un Canada véritablement sûr ne se mesure pas seulement à sa capacité à dissuader les menaces extérieures, mais aussi à sa capacité à protéger les personnes contre l’exploitation et la violence sur son propre territoire.
