Qui mettra au point l’IA pour le grand public ?
Pourquoi le Canada doit prendre la tête d’une coalition de démocraties pour développer l’intelligence artificielle ouverte, éthique et fiable dont le monde a besoin.
Alors que les États-Unis et la Chine se livrent à une course effrénée pour dominer le domaine de l’intelligence artificielle (IA), des pays comme le Canada sont confrontés à un choix crucial: rester un simple consommateur passif de systèmes développés ailleurs ou tracer une troisième voie grâce à une collaboration internationale stratégique.
Le Canada ne peut se permettre d’être un simple utilisateur en aval de modèles opaques de type « boîte noire » développés à l’étranger. Pourtant, une grande partie du débat actuel présente cela comme un choix binaire entre la dépendance et le nationalisme technologique, voire l’isolationnisme. Alors que les institutions canadiennes s’appuient de plus en plus sur des systèmes d’IA développés et hébergés par des entreprises telles que Microsoft, une grande partie de cette infrastructure reste soumise à des cadres juridiques américains, tels que le CLOUD Act, ce qui laisse hors de la juridiction canadienne les données essentielles, la gouvernance des modèles et la supervision des systèmes.
Toutefois, une alternative crédible existe. La couche d’inférence du réseau Public AI, construite sur le grand modèle linguistique suisse Apertus, démontre ce qu’une coalition de puissances moyennes pourrait mettre en œuvre. Elle offre un exemple concret de la manière dont l’infrastructure d’IA peut être développée collectivement plutôt que d’être contrôlée par une poignée d’entreprises ou d’États.
Aucun gouvernement ne peut, à lui seul, rivaliser avec les investissements colossaux des géants américains de la technologie et de la Chine dans l’IA. Ce défi n’est pas nouveau, car c’est la logique qui a donné naissance à Airbus et à l’Organisation européenne pour la recherche nucléaire (CERN). Plutôt que d’opter pour un modèle purement national « made in Canada », le Canada est bien placé pour mettre sur pied un consortium international d’IA à l’image d’Airbus ou du CERN. En mettant en commun les ressources en matière de calcul, de logiciels et de données avec un groupe de démocraties solides comme le Japon, l’Allemagne, Taïwan, la Corée du Sud, le Royaume-Uni et l’Australie, le Canada peut atteindre le niveau nécessaire pour offrir une alternative significative aux modèles existants.
Nous appelons cette solution « souveraineté numérique par la collaboration » : mettre en commun les ressources avec des gouvernements, des entreprises, des universités, la société civile et des projets open source partageant les mêmes valeurs pour développer une capacité collective. Elle prend déjà forme dans des initiatives telles que le Sovereign Tech Fund allemand, qui apporte un soutien durable aux technologies open source essentielles, montrant ainsi comment des investissements communs dans des systèmes fondamentaux peuvent être coordonnés au-delà des frontières. Une initiative de style « Airbus pour l’IA » regroupe des nations démocratiques partageant des valeurs communes afin de créer une infrastructure publique d’IA suffisamment robuste pour établir un troisième centre d’influence. En résumé, l’IA publique incarne le nouveau multilatéralisme.
Comme l’a fait valoir Mark Carney lors du Forum économique mondial, « les puissances moyennes doivent agir ensemble, car si vous n’êtes pas à la table, vous êtes au menu. »
Les partenaires devraient inclure des pays d’Asie et de la majorité mondiale, ainsi que des acteurs non étatiques, notamment des entreprises d’IA telles que Cohere et Hugging Face, des experts en décentralisation comme la Fondation Ethereum, et des fondations telles que le Future of Life Institute et Mozilla. Aucun acteur ne maîtrise l’ensemble de la pile d’IA. Pour élaborer une alternative crédible, il est essentiel de réunir les compétences de l’État, l’innovation du secteur privé et la vigilance de la société civile. En priorisant les investissements en IA dans des domaines sociétaux plus larges, comme la participation démocratique et l’accès à des informations fiables, le Canada et ses alliés peuvent s’assurer que l’avenir de l’IA profite au bien commun plutôt qu’aux seuls intérêts du marché.
Passer de la collecte de données à des communs de données
Alors que l’IA générative fait l’objet d’un engouement excessif, les données demeurent l’actif technologique le plus sous-évalué. Le Canada pourrait mieux exploiter la puissance des données en élaborant une stratégie mondiale de premier plan, basée sur des communautés de données éthiques et respectueuses de la vie privée.
Le Canada peut financer des institutions pour produire, évaluer, relier, archiver et gérer des fiducies de données et des coopératives dans les domaines où le Canada excelle, tels que la finance, la culture, les soins de santé et les énergies propres. Cela inclut un engagement en faveur de la souveraineté des données autochtones et d’autres données culturelles, garantissant que les communautés conservent le contrôle de leurs propres systèmes de connaissances. En jouant un rôle de premier plan dans la mise en place d’accords transfrontaliers de partage de données et le développement public de l’IA, le Canada pourrait devenir le terrain d’expérimentation d’un leadership mondial en matière de souveraineté des données grâce à la collaboration.
L’IA open source en tant que service public
L’IA publique consiste à construire des systèmes mis à disposition en tant que biens publics, à l’instar des routes ou des services publics. Une pile entièrement ouverte, comprenant l’ensemble du code d’entraînement et de la documentation ainsi que les données de pré-entraînement, de post-entraînement et d’évaluation, offrira aux utilisateurs la liberté de créer des branches (forks) de n’importe quel élément pour leur propre usage. Elle favorise également la transparence nécessaire pour examiner minutieusement tout modèle à la recherche de biais culturels ou linguistiques, de menaces pour la sécurité ou de comportements inappropriés. Comme on l’a vu avec Linux, le potentiel économique des artefacts open source financés par des fonds publics est énorme. Le Canada devrait se faire le champion d’une stratégie open source à vocation internationale. Les récentes propositions concernant un « CanGPT » canadien, inspiré en partie des institutions de service public, reflètent un intérêt croissant pour l’IA d’intérêt public, même si des questions relatives à l’ouverture, à la gouvernance et à la coordination internationale restent en suspens.
Les avantages stratégiques du Canada
Le Canada possède une combinaison rare d’atouts qui le place en position de diriger cette coalition. Son soft power diplomatique reconnu et sa tradition de multilatéralisme le positionnent parfaitement pour établir un consensus international autour d’une infrastructure d’IA publique. L’abondance d’énergie hydroélectrique propre et d’eau douce, notamment au Québec et en Colombie-Britannique, offre une base durable pour l’infrastructure d’IA. Des talents de classe mondiale en IA, développés grâce à la Stratégie pancanadienne en matière d’IA, la première stratégie nationale au monde en la matière, lancée en 2017. Elle a contribué à la création d’instituts de premier plan tels que Mila, dirigé par son directeur scientifique fondateur, Yoshua Bengio, l’un des chercheurs les plus cités en intelligence artificielle, aux côtés du Vector Institute et de l’Alberta Machine Intelligence Institute. Et avec l’une des populations les plus diversifiées au monde, la gouvernance stable et démocratique du Canada peut favoriser le développement d’une IA inclusive et multilingue.
Le moment du Canada dans l’IA publique
Pour le Canada, cela représente à la fois un retour à nos atouts en matière de multilatéralisme et une approche innovante du développement technologique. Plutôt que de tenter de gagner un jeu conçu pour des acteurs plus importants, nous pouvons contribuer à changer les règles du jeu elles-mêmes. Le Canada doit poursuivre son histoire de puissance moyenne qui joue dans la cour des grands en menant une coalition de gouvernements, d’entreprises, d’organismes à but non lucratif et de projets open source afin de construire l’IA la plus ouverte, la plus éthique et la plus fiable qui soit.
La fenêtre permettant d’établir des alternatives à la trajectoire actuelle du développement de l’IA se referme rapidement. À mesure que les ressources informatiques se concentrent, que les sources de données qui s’epuisent ou qui sont verrouillées, et que les talents techniques affluent vers une poignée d’entreprises dirigées par un petit nombre de milliardaires dont le pouvoir échappe de plus en plus au contrôle démocratique, les futurs avantages de l’IA pour le citoyen lambda, par rapport à ses risques, S’amenuisent.
Grâce à une vision claire, à des investissements stratégiques et à un leadership international, le Canada peut faire en sorte que l’avenir de l’IA ne serve pas seulement les intérêts du marché, mais aussi le bien public. Ce faisant, le Canada peut assurer sa place dans la prochaine ère technologique tout en restant fidèle à ses valeurs de pluralisme, d’inclusion et de prospérité partagée.
Note de la rédaction
Ce débat commence déjà à se traduire en mesures politiques et en pratiques concrètes, notamment lors du DemocracyXChange (du 16 au 18 avril), où Ana Serrano et Jake Hirsch-Allen doivent intervenir sur le thème de l’IA publique. Open Canada et le Conseil international du Canada (CIC) sont partenaires du sommet de cette année, dont les sessions principales seront accessibles en ligne.
